« Fantôme utile » de Ratchapoom Boonbunchachoke : l’aspirateur, le poltergeist et la mémoire collective

Tout commence par une banale poussière, ce cancer invisible qui colle aux meubles comme la corruption aux ministères. En Thaïlande, nous dit-on, la poussière serait un mal nécessaire, la trace tangible du progrès : les vieilles maisons s’écroulent pour qu’éclosent des temples du consumérisme et chacun est prié d’investir dans un aspirateur comme dans un nouveau rituel religieux. Sauf que celui acheté par une universitaire travestie – qui n’a pas de patronyme dans le film (Wisarut Homhuan) – flamboyante et désabusée, se révèle capricieux : la nuit venue, il recrache toute la crasse avalée. Autrement dit, la saleté revient toujours et elle a désormais un visage.

Car un réparateur surgit, aussi prompt qu’un exorciste de série B en manque de clients, et lâche son diagnostic : la machine est possédée. Un ouvrier mort dans l’usine de production de la machine hante désormais les produits de la chaîne, transformant chaque gadget ménager en boîte de Pandore domestique. Bienvenue dans Fantôme Utile, premier long-métrage de Ratchapoom Boonbunchachoke, drôle, tendre, délirant et venimeusement politique où les spectres se glissent entre les câbles électriques et où les lois du marché fricotent avec celles de l’au-delà.

La grande prêtresse de ce carnaval spectral s’appelle Madame Suman (Apasiri Nitibhon), patronne cynique de l’usine. Elle connaît parfaitement les incidents de possession et s’en accommode avec le sourire : tant que ça se vend, que la fête continue. Entre deux transactions, elle tente même de négocier avec l’ouvrier fantôme pour qu’il limite ses « cascades poltergeist hebdomadaires ». Le business avant tout, même quand les salariés morts réclament leur dû depuis l’autre rive.

Mais Suman n’a pas que des poltergeists ouvriers à gérer. Son fils, March (Wisarut Himmarat), s’est retrouvé marié par-delà la mort : sa femme défunte, Nat (Davika Hoorne), a choisi un aspirateur pour se réincarner et prolonger leur vie de couple. Vision sublime ou cauchemar ménager ? Suman, forcément, trouve ça déplacé. Les belles-mères n’aiment déjà pas leurs brus vivantes alors, imaginez les mortes en plastique moulé.

Pourtant, Nat n’a rien d’un gadget de foire. Quand elle sauve un ministre d’une cécité totale en aspirant la poussière coincée dans ses yeux, la machine gagne une légitimité politique inespérée. Le notable plaide pour elle : aussi douce qu’une brise, aussi attentionnée qu’une épouse modèle. Bref, un fantôme fréquentable. Reste que la loi n’accorde aucun droit conjugal aux morts. Nat se heurte à l’absurdité administrative : interdiction d’actualiser les contrats, interdiction de veiller son mari à l’hôpital. Qu’à cela ne tienne, elle contourne les règles et lui donne la becquée à travers son bras-aspiration, preuve qu’un fantôme reste parfois plus humain que les vivants.

Tout cela pourrait passer pour une farce absurde, une comédie d’électroménager possédé. Mais Boonbunchachoke, garde ses cartes les plus sombres pour plus tard. Car ses fantômes ne se limitent pas aux figures domestiques : ils sont aussi les morts oubliés des manifestations de mai 2010, quand l’armée thaïlandaise a ouvert le feu sur des manifestants anti-gouvernement. Ici, le spectre devient par essence un activiste. Leur retour n’est pas seulement sentimental : c’est une protestation en soi, un refus d’être effacé par la grande gomme de l’Histoire.

Et justement, un projet se met en place pour effacer cette mémoire collective, version thaïlandaise de Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2004). Oublier les cadavres, oublier les balles, oublier la poussière de sang sur le bitume. Mais les fantômes, eux, refusent la grande lessive. L’universitaire travestie le dit avec une admiration désarmante : revenir, c’est résister.

Le film, lui, résiste aussi. À la tentation du simple gag, il oppose un humour acide. À la facilité de l’horreur, il préfère l’absurde politique. Et pourtant, Boonbunchachoke glisse aussi quelques jouissances cinéphiles : des moines à la langue plus sale qu’un trottoir de Bangkok, des romances croisées (hétéro et homo) et un dernier sursaut horrifique pour piéger les spectateurs crédules, ceux qui n’avaient retenu que le mot « fantôme » du titre.

Résultat : une œuvre hybride, bricolée comme un aspirateur en bout de course, mais qui aspire à tout engloutir, le rire, le désespoir, la mémoire et la tendresse. Fantôme Utile n’est pas un film sur les morts, mais sur ceux qu’on voudrait enterrer une seconde fois : les ouvriers exploités, les amants sacrifiés, les militants criblés de balles. Si la poussière revient toujours, c’est parce que certains souvenirs refusent d’être balayés. Un film désarmant, anarchique et terriblement original, qui nous rappelle qu’entre les lois de l’État et celles des spectres, il vaut parfois mieux choisir les secondes.

27 août 2025 en salle | 2h 10min | Drame, Fantastique
De Ratchapoom Boonbunchachoke | Par Ratchapoom Boonbunchachoke
Avec Mai Davika Hoorne, Witsarut Himmarat, Apasiri Nitibhon
Titre original Pee Chai Dai Ka

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