Pas trop imposant le film-somme de Bergman où Ingmar rassemble toutes ses obsessions? Absolument pas: voyez-le.
Noël 1907. Une riche demeure dans une ville de province suédoise. Les membres de la famille Ekdahl, propriétaire d’un théâtre où se joue la traditionnelle pièce de Noël, et les serviteurs préparent les festivités. Tout le monde déborde de joie, un climat chaleureux et bon-enfant s’installe. Eléna, ancienne actrice et matriarche, préside aux destinées de ses fils, Gustav Adolf, Carl et Oscar ainsi que ses petits enfants. Parmi eux, il y a Fanny et Alexandre, les enfants discrets d’Oscar, le directeur du théâtre local, et d’Émilie, sa charmante épouse. C’est de leur point de vue que va nous être racontée cette saga familiale située dans la Suède du début du XXe siècle, en deux parties distinctes – l’une correspondant au souvenir heureux du bonheur et l’autre à la séquestration du cauchemar. Sur trois heures et demie dans sa version courte, désavouée par Bergman, et sur plus de cinq heures dans sa version intégrale, approuvée par tous.
Ce sera même plus précisément le point de vue d’Alexandre, 10 ans, double de Bergman enfant, doux rêveur capable de voir bouger les statues, de jouer avec des figurines dans un théâtre miniature, de fantasmer la mort avec sa faux ou de communiquer avec un monde invisible. Dans ce ravissant capharnaüm, où l’on a parfois du mal à distinguer qui est avec qui dans la vie réelle, dans cet écrin propice à la fiction et à l’imaginaire, l’enfant va découvrir des inventions avec autant d’émerveillement que de sensualité, comme le théâtre de marionnettes et les lanternes magiques qui lui seront bien utiles pour plus tard – mais lui comme nous ne le savons pas encore. Puis, alors qu’il répète Hamlet, Oscar décède, laissant sa femme Emilie et leurs deux enfants Fanny & Alexandre seuls au monde. La mère, comme hypnotisée, tombe sous le charme d’un rigoriste évêque Vergérus, ayant inhumé son mari. Peu de temps après, l’Évêque demande Émilie en mariage, celle-ci accepte et l’ambiance change drastiquement de ton. Ou comment passer du très chaud au très froid.
Fanny et Alexandre vont découvrir, ensemble, deux climats différents: l’euphorie des premières fois, des découvertes, puis l’austérité luthérienne de son Excellence, serviteur punitif exerçant pouvoir et autorité avec un plaisir totalement sadique. Ce qui en fera sans peine l’un des personnages les plus haïssables de l’histoire du cinéma. Prisonniers d’une fenêtre cadenassée, les deux enfants deviennent des proies de l’obscurantisme, vouées à se faner. Dehors, la rivière coule, mais ils ne la verront jamais. Ils ne verront pas non plus les squelettes d’animaux et devront se contenter de mentir et de stimuler leur propre imagination pour survivre. Alexandre, qui n’a jamais pu se résoudre à la mort de son père, doit prendre la place de l’homme dans la famille et affronte comme il peut le tyran puritain qui lui sert de beau-père et qui, avec ses atroces sourires et sa capacité à tapoter violemment la nuque en signe d’affection et surtout d’ascendance, ressemble de plus en plus au Diable. Alexandre, lui, ne peut pas être Dieu, il ne croit à rien et n’a que l’insolence comme arme pour le provoquer.
Il est vrai que ce Vergérus file les jetons à chaque apparition. Même lorsqu’il apparaît en arrière-plan, le temps s’arrête. Il est vu par un enfant qui ne sait pas comment réagir à cette démonstration d’autorité et filmé par un vieil homme qui a encore peur de lui et qui nous raconte cette peur. Bergman en dira : « Il y a beaucoup de moi dans le pasteur, plus que dans Alexandre : il est hanté par mes propres démons ». À travers les yeux d’enfants, c’est la description d’un monde cauchemardesque, croulant sous le poids de la religion jusqu’à la démence, désinvesti et déserté d’art comme de magie. La force du film, dont on ne discute plus la durée, consiste à nous faire regretter tout le chaos chaleureux de la première partie. À instaurer une tension nouvelle et éprouvante, lorsque les deux enfants sont livrés à eux-mêmes, seuls avec des monstres et, peut-être, des fantômes. À fonctionner sur un système d’amplification incroyablement balèze où tout fait sens, même ce qui semblait anecdotique. Avant de retrouver cette ambiance familiale, heureuse, vivante, triviale dans la dernière partie.
D’une fête à un baptême, de deux morts à deux naissances, d’un trop-plein d’amour à un trop-plein de haine, les personnages auront vécu des choses exceptionnellement intenses. Ont-ils évolué, socialement, moralement, physiquement, précisément avec l’arrivée de ces nouveaux enfants? Sont-ils encore hantés par des fantômes ou des démons? Bergman, qui aime profondément ses personnages, épicuriens comme rigides, nous affirme que rien n’est simple, que les différents membres de cette famille, malgré toutes les afflictions, vivent parfaitement dans le désordre et que, surtout, ils ne doivent pas être soumis à un jugement moralisateur artificiel. Ils viennent, partent, croient, se trompent, s’excusent, reviennent; bref, ils vivent. Bergman nous rappelle aussi, le temps d’un discours émouvant, l’importance des artistes dans un monde en proie aux ombres menaçantes des obscurantistes. À la fin, Alexandre, qui a observé les turpitudes du monde adulte comme au théâtre, telle une petite souris dans la coulisse, et qui a été contraint de s’inscrire dans ce monde pour en quelque sorte s’en affranchir, réclame une caresse de sa grand-mère, au moment où celle-ci évoque les mondes parallèles et les choix de vie de chacun à travers Le Songe de Strindberg. Il semble apaisé, même si le démon est toujours là, dans un coin de sa tête. Il doit vivre avec, et avancer. Dans cette scène, Bergman montre un personnage qui a grandi précocement. Il se réconcilie avec lui-même, son père, son enfance, et surtout nous dit adieu, en silence.
On mesure alors, après l’intense visionnage de ce Fanny et Alexandre, adaptation cinématographique d’un roman que Bergman a écrit sur son île de Farö pour régler des comptes, à quel point cette grande fresque polyphonique se révèle d’une cohérence et d’une maîtrise inouïes. Et l’on comprend aussi assez aisément pourquoi Bergman qui avait 62 ans au moment du tournage, n’avait plus envie de tourner quoi que ce soit par la suite. Franchement, quel intérêt? Tout y est si bien dit sur les ambivalences morales, sur les découvertes et les terreurs de l’enfance, sur la force des mots, sur la culpabilité du bonheur, sur le pouvoir de l’imaginaire, sur la notion de point de vue.
Décrivant Fanny et Alexandre comme « une immense tapisserie remplie de masses de couleurs et de gens, de maisons et de forêts, de cachettes mystérieuses dans des grottes ou des cavernes, de secrets et de nuits sous les étoiles », le cinéaste s’autorise tout, dissèque les rapports conflictuels avec son père (le beau-père tyrannique est en réalité son père dans la vraie vie), plaide la dualité pour évoquer son propre combat intérieur (l’artiste ouvert d’un côté, le moraliste protestant de l’autre), convoque la lanterne magique comme les tableaux de Carl Larsson, filme des fantômes (celui du père compatissant, apparaissant sous une lumière blanche, ou celui de Vergérus, démon vêtu de noir apparaissant dans des couleurs sombres) comme des miracles aussi beaux qu’inexplicables (l’enlèvement des enfants dans un coffre par un ami antiquaire).
Il y a tout mis, bout à bout, tout ce qu’il fallait, avec une rigueur tranchante et sans le moindre doute. Impossible de faire plus hanté, plus dense et plus autobiographique que ce vrai film-somme qu’il faut voir à répétition pour profiter de tous ses éclats. «Je ne ferai plus de long métrage. Je ne me suis jamais autant amusé, et je n’ai jamais autant travaillé. Fanny et Alexandre représente la somme totale de ma vie en tant que réalisateur. Je préfère laisser la réalisation de films à des gens plus jeunes. Je n’ai plus assez d’énergie.» Bergman tiendra parole et ne réalisera pour la télévision que deux films, et pas des moindres: En présence d’un clown et Sarabande, suite déchirante de ses Scènes de la vie conjugale.
2h 51min / DrameDe Ingmar Bergman Par Ingmar Bergman Avec Pernilla Allwin, Bertil Guve, Kristina Adolphson Titre original Fanny och Alexander |

2h 51min / Drame