[ÉTRANGE SÉDUCTION] Paul Schrader, 1990

Mary (Natasha Richardson) et Colin (Rupert Everett) n’ont plus rien à découvrir. Leur amour n’en finit pas de mourir. Pour essayer de sauver leur couple, ils s’égarent à Venise. Un soir, en musardant dans les dédales de la Cité des Doges, ils tombent sur Bob (Christopher Walken), aristocrate vénitien aussi énigmatique que le diable dans un costard blanc, et son épouse californienne (Helen Mirren). Sous l’influence de ce couple aussi séduisant qu’étrange (comme le titre français, oui, oui), les amoureux en crise se retrouvent dans un brusque regain de sensualité. Mais s’ils se serrent l’un contre l’autre, c’est que le jeu leur échappe et que commence une descente aux enfers…

Adaptation d’un roman d’Ian McEwan scénarisée par Harold Pinter, dramaturge spécialisé dans les liaisons dangereuses (se souvenir de son Betrayal où il suivait la naissance et la mort d’un couple de la rupture au premier baiser), Étrange Séduction conforte Paul Schrader comme artiste spirituel hanté par des visions hallucinatoires et des démons coriaces. Un thriller psychologique aux allures d’exercice de style, autopsie d’un couple en proie aux forces du mal à Venise, en hommage évident à l’un des films préférés de Brian de Palma: Ne vous retournez pas, le classique inépuisable de Nicolas Roeg. Rien d’étonnant de la part de Schrader qui doit adorer la dimension illuminée du Roeg et qui est d’ailleurs le scénariste de Obsession de De Palma qui, lui aussi, instaurait un délicieux trouble à Venise avec un veuf retrouvant le double de sa femme défunte. 

Pas de deuil impossible ici, mais un voyage à Venise salvateur pour elle et lui (les beaux et souvent nus Rupert Everett et Natasha Richardson) et Schrader de filmer les moments en creux, de laisser le mystère en suspension par la grâce de la belle BO d’Angelo Badalamenti, le compositeur fétiche de David Lynch. Que penser de cette mise en parallèle avec l’autre couple Christophe Walken/Helen Mirren, plus âgé, un peu bizarre, et vivant dans un palais trop somptueux pour être honnête? Une première lecture donne à croire qu’un couple tombe amoureux de l’autre (comme un miroir narcissique). Une seconde convoque Faust, une troisième les ambiguïtés sexuelles. Et ainsi de suite. On explore toutes les pistes possibles, sous l’œil malicieux de Schrader qui nous balade, jusqu’à ce que l’on se fasse avoir. Car, quitte à rendre hommage à Ne vous retournez pas, de Nicolas Roeg, autant se diriger vers une conclusion aussi spectaculaire que choquante. Ce n’est donc que dans les dix dernières minutes qu’Étrange Séduction révèle sa vraie nature: celle d’un film-piège diabolique et trompeur.

« Il y avait là quelque chose de très propre à Pinter », explique Schrader à Libération qui revient brièvement sur ce film. « L’idée que le langage est le moyen de ne pas communiquer. Et aussi qu’il existe une part d’incompatibilité fondamentale entre les hommes et les femmes. La troisième idée, que j’ai découverte plus tard, est que la beauté est dangereuse. Ces trois thèmes ne sont pas évidents, ils sont enfouis dans le mystère du film, avant de se manifester dans le sang. » Grâce à ce retournement de situation final aussi bref que perturbant alors qu’il semble que rien ne se passe pendant presque tout le film, ce sidérant moment de violence, que le récit couvait secrètement, invite à reconsidérer tout ce que l’on a vu avant sous un nouvel angle. Ils ne sont pas si fréquents, les films capables de provoquer ça.

13 mars 1991 en salle | 1h 47min | Drame, Erotique
De Paul Schrader | Par Harold Pinter
Avec Christopher Walken, Rupert Everett, Natasha Richardson
Titre original The Comfort of Strangers

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