Autant vous le dire tout de suite: The Devil’s Bath de Veronika Franz et Severin Fiala nous divise radicalement (et cela ne concerne pas juste les deux rédacteurs ci-dessous). Il y a les très pour (Jérémie, Thibault, Morgan) et les très contre (Romain, Gérard, Gautier). Avant de faire intervenir toute la rédaction dans un débat enflammé autour du film (en salles le 2 octobre), voici donc deux avis tranchés et tranchants. À découvrir donc, à L’étrange festival comme en salles, à vos risques et périls.
HISTOIRE: Une jeune mariée (Anja Plaschg, chanteuse de Soap & Skin) peine à embrasser sa nouvelle vie, recluse avec son mari et son atroce belle-mère dans une maison semi-enterrée dans la forêt, entourée d’une communauté éparse et pétrie de superstition. Pas assez bonne épouse, pas assez mère, pas assez ceci ou cela: il faudra peu de temps pour que l’atmosphère étouffante la fasse basculer dans une dépression carabinée. Consciente de son mal-être, la jeune femme ne peut se suicider sans craindre la damnation de son âme. Alors, comme d’autres pauvres hères de la région, elle cédera peut-être à un crime impardonnable (dans une scène atroce évoquant le récent Bruno Reidal) qui donnera lieu à un jugement et donc une absolution.
POUR (Par Jérémie Marchetti)
Après un passage décevant par les USA avec The Lodge, huis clos neigeux grignoté par toutes les tares des A24-eries, on souhaitait plutôt que le tandem Veronika Franz/Severine Fiala, qui avait décoché un imparfait, mais très méchant Goodnight Mommy, revienne se refaire une santé en Europe. Chapeauté de près par ce zinzin de Ulrich Seidl, le tandem Veronika Franz/Severine Fiala est indubitablement formé à la achtung achtung school mais ne semble guère intéressé par le quotidien cracra façon Strip-Tease, et grattent plutôt vers le conte gothique. Pour un retour aux sources, The Devil’s Bath en est assurément un, avec un détour par la case «Autriche du 18ᵉ siècle». L’occasion de revenir à la folk-horror qu’ils avaient caressé de leurs ailes dans un des segments de The Field guide of evil. On y trouvait à peu près tout ce qu’on venait y chercher: l’effroi, les questions sans réponses, l’étrangeté, le beau « main dans la main » avec le laid. Le plus étonnant est qu’il ne s’agit même pas d’un brouillon de ce Devil’s Bath, qui ne parle ni d’initiation païenne, ni de désir interdit, jouant plutôt la carte de l’horreur psychologique. Vous espériez une touche d’ambiguïté surnaturelle? C’est loupé. À l’origine de la sorcière, il y avait la guérisseuse, la martyre, la femme libre, la femme maudite, la femme bouc-émissaire. À cette problématique, le tandem apporte le motif de la maladie mentale. De ces faits avérés historiquement (et donc d’autant plus malaisants), Fiala & Franz louchent vers un réalisme nauséeux traversé de tableaux parfois somptueux (le travail de Martin Gschlacht est fou), évoquant le cinéma de Werner Herzog ou de René Allio, jusqu’à l’édifiante issue finale au grotesque arraché d’une toile de Bruegel.
CONTRE (Par Gérard Delorme)
Produit par le philanthrope notoire Ulrich Seidl et réalisé par Veronika Franz et Severin Fiala, le couple responsable des infects Goodnight Mommy et The lodge, ce film prend prétexte de dénoncer les excès de la bigoterie religieuse pour exprimer une fois de plus la véritable essence de leur cinéma, à savoir la haine des autres et le plaisir de les punir. L’histoire s’inspire de faits récurrents, paraît-il aux XVII et XVIIᵉ siècles en Autriche. Pour éviter de finir mangés par les bêtes, les candidats au suicide tuaient des innocents avant de se confesser, gagnant du même coup la garantie d’être enterrés au cimetière après leur exécution. Le film imagine donc l’histoire d’Agnès, une paysanne mariée à un crétin qui, pour une raison mystérieuse, refuse de lui faire un enfant. Comme elle est mentalement fragile, son état se dégrade jusqu’à ce qu’elle fasse comme au début de Bruno Reidal.
C’est une chose d’exposer l’indéniable responsabilité des autorités religieuses dans l’abrutissement des populations à travers les âges, mais c’en est une autre de dénoncer aujourd’hui une affaire vieille de plusieurs siècles. Ce n’est pas tellement la pertinence douteuse du sujet qui pose problème, mais son traitement. Après tout, les bigots sont aussi des victimes qui ne méritent pas nécessairement d’être jugés et punis. Or, Franz et Fiala décrivent tous les personnages de leur film comme des mongoliens attardés, sales et ignorants, donc coupables. Du haut de leur arrogance, les disciples de Seidl sont persuadés d’œuvrer pour la bonne cause, tels des inquisiteurs. Le plus odieux est d’impliquer le spectateur dans le plaisir évident qu’ils prennent à filmer leurs interprètes, et en particulier leur actrice principale, dans les situations les plus dégradantes. On a le droit de ne pas approuver.
2 octobre 2024 en salle | 2h 01min | Drame, Historique, ThrillerDe Severin Fiala, Veronika Franz | Par Veronika Franz, Severin Fiala Avec Anja Plaschg, David Scheid, Maria Hofstätter Titre original Des Teufels Bad |
2 octobre 2024 en salle | 2h 01min | Drame, Historique, Thriller


