Que retenir de cette 30ᵉ édition de L’Étrange Festival qui s’est déroulée du 3 au 15 septembre au Forum des Images? Tant d’images, de sensations, de visions et de découvertes que nous les avons consignées dans ce bilan de l’étrange. On a volontairement mis de côté les films connus et adorés comme Eraserhead, Freaks, L’île, Ichi the Killer ou encore Doom Generation (déjà évoqués/chroniqués/adorés sur le site) pour mettre en lumière les films découverts à cette occasion.
Kill de Nikhil Nagesh Bhat – Grand Prix Nouveau Genre
Ce film est certes visible depuis cette semaine en salles, c’est notre film du mois dans le tableau des étoiles et on vous en a longuement parlé. Mais ça reste LE temps fort de cette 30e édition de L’étrange: Kill du virtuose indien Nikhil Nagesh Bhat est une variation de l’heroic bloodshed popularisé par John Woo, mais quasiment sans armes à feu. Ça se regarde avec un mélange de stupéfaction, d’incrédulité, et de plaisir coupable. L’action elle-même est agencée par des spécialistes aguerris, composée du spécialiste indien Parvez Shaik et d’une équipe coréenne, comprenant le chorégraphe Se Yeong-Oh, dont l’expérience des trains sur Snowpiercer de Bong Joon Ho a dû être appréciée. Chad Stahelski (John Wick) a déjà acheté les droits de Kill pour le faire refaire à Hollywood par Nikhil Nagesh Bhat lui-même. Autant voir l’original. G.D.
La jeune fille à l’aiguille de Magnus Von Horn – Prix du public
Présenté à Cannes et redécouvert à L’étrange, ce film s’inspire d’une histoire vraie (et apparemment notoire au Danemark), pour raconter le parcours fictif de Karoline, jeune ouvrière dans une fabrique de textile à la fin de la 1ʳᵉ Guerre Mondiale. Sans nouvelles de son mari parti à la guerre, elle a du mal à joindre les deux bouts. Son patron la protège, en échange de faveurs sexuelles, et lui promet de l’épouser lorsqu’elle tombe enceinte de lui. Comme la famille du patron ne l’accepte pas, Karoline ne veut pas garder l’enfant et le confie à une femme qui l’a aidée précédemment. C’est le début d’une série de révélations cruelles, mais vieilles comme le monde, sur les différences entre ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien. Sans dévoiler le sujet, que découvre progressivement l’ingénue alors qu’elle perd une à une toutes ses illusions, on peut dire qu’il est suffisamment fort pour déclencher des polémiques (qui n’ont pas manqué d’éclater à Cannes). Pour autant, le film est traité d’une façon directe et émouvante, avec la simplicité d’une fable qui cherche à montrer que, passé un certain degré de dénuement, on n’a plus le choix. G.D.
La légende de la sirène de Toshiharu Ikeda
Toshiharu Ikeda s’aligne sur la sauvagerie revancharde de ses aînées, de Lady Snowblood à Sasori, mais sans la pop-attitude, ce petit truc qui rendait tout ça éclatant et cette énergie qui venait assurément de la bande dessinée. Chez Ikeda, tuer c’est sale, c’est long, c’est pénible, ça épuise, à l’image du premier meurtre où une chambre coquette se change en théâtre grand-guignol. Mais on ne rit plus. Sans attaches ni amours, possédée par son meilleur ennemi, l’héroïne devient une représentation désespérée de la vengeance, celle que rien n’arrête, celle qui ne fait plus la différence. Revenue de la mer, trident en main, Migiwa est à la fois Athéna et Téthys, une messagère de mort qui déchaînera les flots après un massacre qui laisse le souffle coupé: malandrins ou invités de passage, hommes ou femmes, tout le monde y passe. La violence fatigue les corps, use les muscles, même celui de son initiatrice: on a glissé, sans le savoir d’un film de Naomi Kawase à du Park Chan-Wook (dont le mélange de sensualité, de poésie et de capharnaüm sanguinolent n’est pas étranger à ce qu’il fera avec sa trilogie de la vengeance). Après le bruit, la femme regagne l’océan, devenue sirène, devenue légende. Score obsédant signé par le grand Toshiyuki Honda, images foudroyantes: du grand rouge au grand bleu. On n’oubliera rien. J.M.
The Devil’s bath de Severin Fiala et Veronika Franz
Après les avis très pour (de Jérémie) et très contre (de Gérard), voici un troisième avis sur ce film qui nous tourmente et nous dispute au sein de la rédaction, entre ceux qui adorent et ceux qui rejettent en bloc. Après des années de folk-horror poussives, voilà un film qui fait enfin quelque chose d’intéressant avec son sujet. Déjouant toutes les attentes et poussant sans cesse le spectateur à réinterpréter ce qu’il pense avoir vu (pour un film sur notre rapport aux croyances, c’est pas mal), Severin Fiala et Veronika Franz proposent un passionnant prolongement de leur précédent film The Lodge. Portés par une photographie à nouveau exemplaire et un sens de la composition toujours effarant, ils donnent vie à de véritables tableaux façon Brueghel, que les personnages semblent tout simplement habiter. Ce cadre sert de support à ce qu’il manque à bon nombre de films du genre, soit la construction minutieuse d’un personnage principal pris dans la matière à la fois concrète et spirituelle de ce monde. Si c’est ça, de l’elevated horror, on veut bien nous aussi la porter aux nues. T.R.
Dragon Dilatation de Bertrand Mandico
Deux Mandico pour le prix d’un, on achète, évidemment. Pour le premier segment, Petrouchka, Mandico ne fait plus claquer les langues (sauf dans sa conclusion en forme de casting grimaçant) et laisse la musique de Tchaïkovski égrener l’action : la pièce d’origine est oubliée mais les personnages comme autant de poupées cassées semblent en être un rappel. Tourné en très peu de temps dans les labo abandonnés d’Éclair (!), ce petit conte de la déchéance voit la fébrile Petrouchka, mannequin dégingandé, sombrer dans la drogue. Nathalie Richard (indispensable), pirate de la mode, mène d’une poigne de fer des mannequins fantômes toutes destinées à la destruction. La science du désordre, les visages blêmes et fous, la caméra intranquille, l’usage de la langue japonaise: tout ce carnaval farineux renvoie à Terayama, auquel le film est un hommage avoué. Et on appréciera voir, tout comme dans L’émission a déjà commencé, Mandico revenir fréquemment à ses premiers amours, ses origines: l’animation, bien évidemment filandreuse à souhait.
Deuxième partie: La déviante comédie qui sert quand à lui de rideau final du cycle Conann, dans le fracas et le mauvais goût le plus total. Comme dans Rainer, on assiste à la version théâtralisée de ce qui deviendra Conann, avec toujours le décor des Amandiers changé en limbes grand-guignolesques. Une sorte de répétition de la répétition, poussant le bouchon encore plus loin avec ses actrices se vautrant dans des étreintes fougueuses, quand ce ne sont pas quelques orgies nécrophiles. Octavia Foss (qui sera venue nous saluer dans la salle de l’étrange festival!), maîtresse déboussolée de ce monde barbare, offre encore quelques magnifiques tirades de l’autre monde («On entre pas en enfer comme on va à la piscine»). Conann explorée au dedans et au dehors, à l’envers et à l’endroit, sur pellicule et sur les planches: une page se tourne. J.M.
Devo de Chris Smith
Excellente surprise que ce documentaire consacré à Devo, l’un des groupes américains les plus originaux et novateurs des années 70. S’ils ont signé une bonne poignée de titres inoubliables, leur histoire se perd un peu, et ce film vient à point pour la retracer en profondeur à l’aide d’une quantité d’informations souvent inédites. Le groupe a été formé par Mark Mothersbaugh et Jerry Casale, deux étudiants en art de l’université de Kent state, qui se sont radicalisés après avoir assisté à la sanglante manifestation anti Vietnam de 1970 (4 étudiants tués par la garde nationale). Effarés par le spectacle d’une société dégénérée, ils ont conçu l’idée de De-evolution et l’ont bâtie à coups d’artefacts empruntés à la sous-culture pop et psychotronique, depuis un prospectus datant du début du XXᵉ siècle auquel ils ont emprunté le patronyme Jocko Homo, jusqu’à L’île du docteur Moreau et ses animaux humains qui demandent «are we not men?». De là, ils ont trouvé que la meilleure façon de diffuser leur message satirique était la musique, qu’ils ont élaborée sous forme d’art-rock déconstruit et agrémenté de textes surréalistes au contenu subversif, souvent incompris. Même s’ils n’ont rien à voir avec les punks, la découverte des Ramones a été pour eux une révélation: en accélérant le tempo, leurs morceaux prenaient d’un coup une dimension différente, et le succès est arrivé. La suite est à la fois plus banale et un peu triste, parce qu’elle suit la logique du business et de ses aléas. Il y a d’ailleurs une certaine ironie à ce que le film soit produit par Warner, qui avait signé le groupe avant que les relations tournent au conflit. Devo s’est dissous, mais Mothersbaugh et Casale ont rebondi en écrivant des BO pour le cinéma. G.D.
Schirkoa: in lies we trust de Ishan Shukla
Dans cette coproduction indo franco-allemande, réalisée en animation 3D avec des techniques variées, l’auteur décrit un univers composé de trois mondes distincts. Le premier, qui ressemble à New York, est une société autoritaire qui interdit à ses citoyens de dévoiler leurs visages, même à eux-mêmes, les obligeant à porter un sac en papier sur la tête en permanence. Abreuvés de propagande, ils se croient menacés par des migrants appelés «anomalies». Lorsqu’un couple cherche à s’évader, 242B (Golshifteh Farahani) se fait choper par la police, tandis que 197A (Shabaz Sarwar) réussit à gagner le monde libertaire dirigé par Lies (Asia Argento), une sirène favorable au suicide.
Autant le premier monde était uniformisé, autant le nouveau ressemble à une fête Burning man permanente, ce qui finalement revient à remplacer une norme extrême par son inverse. Et justifie peut-être la propension des citoyens du monde libertaire à se suicider, ou en tout cas, pour les plus sages d’entre eux, à comprendre que ce monde n’est pas nécessairement meilleur que l’autre. Dans le troisième monde, où les extrêmes sont neutralisés et les moines trouvent une atmosphère propice à la méditation, 197A reconnaît une «anomalie» avec qui il avait passé une nuit dans le premier monde, et qui lui révèle que leur séance de sexe l’avait guérie de son envie de suicide. C’est une bizarrerie incroyable, au scénario tellement dense qu’elle demande à être vue plusieurs fois, mais qui séduit dès la première vision par son traitement visuel aussi riche et extravagant qu’habilement conçu. G.D.
The Intruder de Roger Corman
Fiévreux, nerveux, tendu comme un épisode de Twilight Zone, ce film-brasier est un témoignage formidable d’un basculement de Hollywood, ce moment où, totalement grippée, la machine à rêves s’en va saisir ses meilleurs représentants à la marge. A coup de contre-plongées irrespirables, le réalisme claustrophobique du film va chercher du côté de Frankenheimer et anticipe le modus operandi de l’inconfort et de l’ambigu que le Nouvel Hollywood chérira tant. Il faut imaginer un film noir diurne, coincé entre deux âges d’or d’Hollywood, surgissant aussi après la série B: si la critique de l’époque a mordu à l’hameçon, on comprend bien ce qui a pu, en plus du sujet abrasif, décontenancer le public. Le film n’a pas été qu’un bide en salles, la pré-prod comme le tournage en décor naturel ont eux aussi été catastrophiques: financiers aux abonnés absents, Corman et son frère contraints d’hypothéquer leurs maisons pour libérer des fonds, hostilité des figurants locaux lorsqu’ils découvrent de quoi parle le film, menaces de mort à la pelle, matériel endommagé… Dans la grande tradition du film maudit repêché des enfers des décennies plus tard, The Intruder occupe une place de choix, rejoignant le convoi héroïque des films en avance sur leur temps. G.R.
Maldoror de Fabrice du Welz
Fabrice du Welz fait ici son film ciminien, brossant sur plusieurs années le portrait d’un système en bout de course détruisant petit à petit un individu juste. Mettant au service de cet ambitieux projet son talent pour laisser le mal s’immiscer dans sa mise en scène, le Belge réussit presque intégralement sa vertigineuse fresque, nourrissant ce monstre avec des bouts de toute sa filmographie: en tout point, il s’agit bien là d’un aboutissement. T.R.
Peg’o my heart de Nick Cheung
Peg’o my heart est le titre d’une chanson romantique entendue à répétition et dont la sentimentalité désuète résonne ironiquement avec la noirceur extrême de ce film hongkongais déroutant qui commence dans un registre inhabituel. Un psy est amené par hasard à soigner un chauffeur de taxi insomniaque (Nick Cheung, également scénariste et metteur en scène) dont l’état mental représente un danger pour ses clients. Il finit par confier que lorsqu’il s’endort, il est assailli de cauchemars (représentés de façon assez spectaculaire). Son épouse (Fala Chen) s’avère également perturbée, en proie à des visions obsessionnelles et récurrentes. L’enquête révèle que par le passé, ce couple de spéculateurs a été poussé à prendre des mesures regrettables à la suite d’une situation désespérée. On retombe un peu en terrain connu: à l’époque de la crise financière, Dream home (Pang Ho-cheung, 2010) ou La vie sans principe (Johnnie To, 2011) avaient déjà traité des effets de la spéculation sur la santé mentale de ceux qui la pratiquent. Ici, l’intrigue est compliquée par la personnalité trompeuse du psy dont le passé jusqu’ici occulté semble ressurgir au contact de son patient. Dans le rôle d’un voyant capable de s’immiscer dans les rêves, Andy Lau fait une apparition furtive, mais pas aussi incongrue qu’elle n’en a l’air. Pour s’en rendre compte, il faut rester jusqu’au bout, après le générique de fin. G.D.
Exhuma de Jang Jae-Hyeon
On suit sans déplaisir ce scénario qui emboîte les menaces les unes dans les autres, faisant muter le thriller spirituel mondialisé (l’intrigue alterne entre les États-Unis et la Corée, posant une idée intéressante sur la circulation du mal à l’ère de la mondialisation) vers un hommage un peu bis à Kwaidan. Cette dernière partie, qui réjouit d’abord et semble vouloir poser des enjeux intéressants entre plusieurs folklores, traditions, histoire et religions, n’aboutit jamais vraiment et se perd en fin de compte dans des explications longuettes et bien alambiquées. En fin de compte, le problème majeur du film réside dans ses personnages: si on ne vous en a pas dit grand chose, c’est bien parce que le film lui-même n’a pas grand chose à en dire, ni grand chose à faire jouer à ses acteurs (on ne vous a même pas dit que c’était le grand Choi Min-sik qui interprétait le géomancien). T.R.
Gazer de Ryan J. Sloan
Tourné en 16mm, voici le premier film d’un électricien lui-même originaire du New Jersey, Ryan J. Sloan, tourné à cheval sur deux années et avec un budget plus que dérisoire. Croisement étrange entre le mindfuck movie nolanien (Memento) et le thriller 70s conspi décidément dans le vent en cette année 2024 (voir Les Fantômes de Jonathan Millet), Gazer réactive non sans fétichisme les gritty seventies faites d’hôtels miteux, de maisons grisou délabrées et de stations-services où on se toise nonchalamment du regard, auxquels il faut adjoindre un magma de nappes électro à la manière de Tangerine Dream. Porté par un premier degré bienvenu et maniériste en diable, le geste est évidemment à considérer, dans ce moment particulier où le cinoche indé US s’enlise de plus en plus dans une (difficilement supportable) veine chic et sundancienne. Mais le cinéma des frères Safdie est lui-même déjà passé par là, il y a une dizaine d’années: il nous en faudra un peu plus pour pleinement stimuler notre cortex, qui a tâté du Marathon Man et du polar friedkinien agité du bocal toute son enfance durant! G.R.
Sayara de Can Evrenol
Depuis son premier long métrage Baskin (2015), Can Evrenol explore toutes les facettes du cinéma d’horreur. Avec Sayara, il mélange film de vengeance et arts martiaux. Alors que l’exposition ouvrait le champ à quelques observations sur l’état de la société contemporaine turque (inégalités sociales, racisme et xénophobie, corruption de la classe dirigeante), toute velléité de réflexion passe aux oubliettes sitôt l’action engagée pour laisser la place à une succession de jugulaires sectionnées (parfois avec les dents), de crânes défoncés et de membres fracturés, le tout entrecoupé de flash-back montrant la fillette qui apprend comment faire. À mesure qu’on plonge dans le chaos, le film régresse pour dévoiler sa vraie nature, entre bis et Z, jusqu’à une conclusion abrupte qui rappelle les films d’exploitation des années 80. G.D.
The Visitor de Bruce LaBruce
Le principe de The Visitor est simple: replacer le concept du film de Pasolini dans l’Angleterre actuelle, climat politique inclus. L’ange insolent prend les traits d’un colosse noir (Bishop Black, dont la beauté laisse sans voix), sortie d’une valise échouée près de la Tamise. L’image du migrant, accueilli par une voix off scandant des diatribes racistes, et de l’extra-terrestre (sa peau transpire une curieuse substance) se confondent dans une introduction évoquant celle de L.A Zombie, du même Bruce LaBruce. Et le voilà intégrant une famille bourgeoise pour la baiser de fond en comble. Car oui, le Théorème de Labruce sera porno of course. Musique de boite berlinoise, générique à la Gaspar Noé, cartons «révolutionnaires» à la Raspberry Reich (Possess the possessor/ Eat out the rich/Open borders open legs…), interprétation outrée avec des genres qu’on mélange et des perruques de travers, caractérisation des personnages jetée aux orties (le papa est un daddy moustachu à l’air ravi, la mère une consommatrice invétérée, le fils un DJ à couettes, la fille une ingénue poilue, et la bonne est une grenouille de bénitiers)… tout a la saveur de l’underground jemenfoutiste chère aux origines du cinéaste, mais la photo, étonnement léchée, semble chuchoter que LaBruce veut se trouver une légitimité toute autre. C’est plutôt raté sur ce coup là, tant le film déborde d’un sens de la subversion dépassé et sous-traite son sujet au point de se contenter de raccrocher poussivement les wagons avec son film modèle. À la fois bête et amusant dans sa littéralité (imaginez l’image d’un homme enculant le capitalisme au sens propre, nous y voilà), The Visitor se gâche lors d’un de ses rares moments dialogués, là où il aurait justement dû fermer son clapet. Une chose qui fonctionne, elle: les scènes de cul, plutôt brèves, mais toutes intenses, sensuelles, poisseuses et extatiques. J.M.
Dark Waters de Mariano Baino
Quelque part entre la folk horror, le film de nunsploitation, le giallo et l’horreur lovecraftienne, ce Dark Waters a eu valeur de programme gentiment bis pour cette trentième édition de l’Étrange Festival. Soyons honnêtes, on ne peut pas dire avoir été d’emblée très enthousiastes de l’approche bas du front de cette dernière influence: adapter Lovecraft, ou plutôt comme c’est ici le cas « l’esprit » lovecraftien, demande autre chose que des monstres à tentacules, et avant tout des protagonistes principaux auxquels on croit suffisamment pour assister avec eux à la fragmentation de nos certitudes. Ici, Elizabeth, retournant sur une mystérieuse île où feu son père a fondé autrefois un drôle de couvent, bénéficie malheureusement d’un traitement trop léger, entre motivations incompréhensibles et décisions assez vite risibles. Pour autant, si on se met à ricaner, une excitation persiste à découvrir les vraies bonnes idées du film, et surtout ses qualités formelles. Filmées dans des grottes situées sous le couvent et bénéficiant d’une super photo, les meilleures scènes du film donnent vie à une ambiance réellement poisseuse, entre un Jésus en croix oublié sur lequel coule une rivière souterraine (et parfois ensanglantée), la geôle d’un peintre clairvoyant peignant sur les murs des visions du futur, et des tunnels inondés de bougies faisant danser l’ombre de nonnes facétieuses. En fin de compte, travaillant l’idée d’un dieu glouton et vampirisant, Dark Waters établit un pont plutôt original entre l’adoration de Cthulhu et de Jésus, nous réconciliant un peu avec le traitement accordé à l’auteur de Providence. T.R.
The box man de Gakuryu Ishii
À ses débuts, Gakuryu Ishii s’est fait connaître sous le pseudonyme de Sogo Ishii en réalisant quelques films furieux comme Crazy thunder road (1980) ou Crazy family (1984), qui lui ont valu la réputation de cinéaste punk. Dans les années 2000, il a tourné régulièrement avec Tadanobu Asano (Le labyrinthe des rêves, Gojoe, Electric dragon 80.000v) avant de poursuivre sa carrière plus calmement sous le nom de Gakuryu Ishii. Son dernier-né The boxman est un projet de longue date puisqu’il est adapté d’un roman de Kobo Abe, l’auteur de La femme des sables et du Visage d’un autre. À la fin de sa vie, Abe s’est découvert des atomes crochus avec Ishii et lui a accordé les droits d’adaptation de Box man avant de mourir peu après en 1993. Le projet a mis très longtemps avant d’aboutir, et à l’arrivée, on comprend mieux sa réputation de roman inadaptable. Il s’agit d’une fable poétique sur un mystérieux ermite qui vit dans un carton et suscite la fascination de quelques-uns. Un faux médecin en particulier (Tadanobu Asano) se livre à des expériences par le biais d’une assistante chargée d’établir une communication avec l’homme boîte en se déshabillant devant lui. Naturellement, le récit obéit à une logique qui n’a rien de rationnel, tout en mettant en perspective des notions comme l’intérieur et l’extérieur, le contenant et le contenu, l’observé et l’observant, le soi et les autres. La conclusion paraît presque trop simple après deux heures de ruminations hermétiques, épisodiquement agrémentées d’images psychédéliques totalement raccord avec le générique de l’Étrange festival. G.D.
Late night with the devil de Will Gilbey
En guise de point de départ, on nous fait croire à la découverte d’un lost-media, à savoir un talk-show tourné le 31 octobre 1977 lors duquel le présentateur Jack Delroy (hélas immédiatement suspect) avait organisé l’exorcisme d’une adolescente possédée devant un public (et des invités) médusés. Ce qui frappe très vite dans la reconstitution à la truelle de Late Night, c’est son aspect poussif et sa fausseté: le côté « Dossiers de l’écran » auquel on ne croit pas, l’image vaporeuse et numérique (un comble quand même…), son excentricité toc, son rythme cabossé… Et quand arrive le surnaturel, difficile d’y voir quelque chose tenant du jamais vu (en l’occurrence une gamine à tête de croûte s’élevant dans les airs). Dans sa tentative désespérée de s’affirmer plus malin qu’il ne l’est, Late night tente de brouiller les pistes en fin de course (réalité? pas réalité?), alors que le spectateur attentif a probablement lâché les rênes depuis longtemps. Le fun et l’effroi ont déserté chaque image de ce bidouillage persuadé de réinventer la roue. Mais le pire est à venir: de nombreux décors et cartons du film, conçus à l’occasion pour étoffer l’esthétique seventies à la cool, ont été réalisés via l’intelligence artificielle, se trahissant par leur apparence lisse et sans relief. Et on soupçonne même à ce stade que de nombreux autres artifices ont été eux aussi fabriqués dans le même moule. Car que dire lorsqu’une photographie censée imiter une image analogique ressemble à ces remastering AI dégoulinants pullulant sur le net?
Déjà raté et mollasson en dehors de ses considérations au mieux expérimentales, au pire peu éthiques, Late night with the devil enfonce le clou dans le cercueil en laissant entrevoir un cinéma gangrené par une technologie douteuse, et qui semble aujourd’hui tout engloutir comme un blob toujours plus insatiable. J.M.
Swimming home de Justin Anderson
Voilà un film qui devrait bénéficier de l’indulgence accordée aux premiers films, mais la tâche est compliquée. Adapté du roman de Deborah Levy, le film est une variation sur le thème de Théorème: un couple de bobos (Mackenzie Davis et Christopher Abbott), accompagné de leur fille (Freya Hannan Mills) et d’une amie (Nadine Labaki) arrivent dans la villa chic qu’ils ont louée en Grèce lorsqu’ils découvrent une intruse (Ariane Labed) flottant nue dans la piscine. Pour les besoins du script, elle est invitée à rester, et ses manières inorthodoxes (elle mange de la ciguë, ce qui la rend toxique), indiquent qu’elle est destinée à perturber l’équilibre. Le problème, c’est qu’une fois rhabillée, elle n’a pas grand-chose à dévoiler, ni sur elle-même, ni surtout sur ceux qu’elle est censée viser. Peut-être par mimétisme, les personnages paraissent aussi anodins que la villa est neutre et impersonnelle, et même avec les dialogues explicatifs, on a du mal à croire que le mari est poète, et sa femme correspondante de guerre. En fin de compte, l’intruse ne perturbe que le mari, en lui rappelant un traumatisme remontant à l’enfance qu’il avait occulté. Là où on espérait du trouble, de la tension, du mystère, le film ne génère qu’une tisane tiède et extrêmement diluée. Le metteur en scène est passé par une école d’art avant de faire des publicités, et c’est peut-être ce bagage qui lui a laissé croire qu’il arriverait à traduire visuellement une histoire par nature abstraite, intérieure et finalement peu consistante. Pour compenser, il a adopté un style ostentatoire à base de cadrages grandiloquents, tout en «musclant» le récit inerte avec des séquences intempestives de danse contemporaine qui n’ont rien à voir avec le sujet, pour un résultat paradoxalement insignifiant. On pense au calamiteux remake de La piscine par Lucas Guadagnino (A bigger splash), et tout le bien qu’on peut souhaiter à Justin Anderson est de ne pas continuer sur cette voie. G.D.