S’il fallait caractériser cette 29ᵉ édition de l’Étrange festival, il faudrait insister sur l’abondance de la programmation avec ses cartes blanches, focus et rétrospectives qui donnaient plus que jamais envie d’en voir un maximum, sachant que chaque décision de voir un film implique d’en rater un autre. Par exemple, si vous vouliez assister à la dernière séance de la Carte Blanche Chaos, il fallait sacrifier la projection unique du très attendu La zone d’intérêt de Jonathan Glazer.
En conséquence, le présent compte-rendu paraîtra forcément limité puisqu’il était concentré sur la compétition (et encore, on n’a pas eu le temps de tout voir!). Une sélection typiquement Étrange, avec beaucoup d’inédits et de surprises qui touchaient à des genres variés, allant du très identifiable au totalement inclassable.
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En ouverture, The Childe délivre tout ce qu’on peut attendre de Park Hoon Jung, l’énergique auteur de The Tiger et The Witch: un scénario à suspens impliquant le kidnapping d’un boxeur que des forces contradictoires se disputent, les uns cherchant à le tuer à tout prix, les autres à le maintenir en vie, pour des raisons assez monstrueuses qui ne sont révélées que tardivement. Entretemps, Park Hoon Jung a tout le temps de ménager quelques séquences ébouriffantes dont il s’est fait une spécialité, tout en mettant en valeur un acteur dément qui joue un tueur au sourire désarmant, avant une conclusion apocalyptique qui cite autant John Woo que Quentin Tarantino.

The sweat east, déjà buzzé après son passage à la Quinzaine, est un premier film réalisé par Sean Price Williams, le chef opérateur des frères Safdie. Il a toutes les apparences d’un road-movie en suivant Lillian, une fugueuse qui parcourt la côte Est des États-Unis au gré des rencontres. Alors que le film donne d’abord l’impression de vouloir radiographier l’Amérique profonde tel un documentaire, il se révèle davantage comme une rumination poétique de plus en plus décalée. Les séquences qui s’enchaînaient selon une vague logique finissent par se juxtaposer sans aucun souci de continuité, si bien que lorsque le générique signale la fin du film, le spectateur surpris se gratte la tête, se rappelant vaguement d’où il vient, mais ne comprenant absolument pas où le réalisateur l’a emmené.
Mad fate, dernier film en date de Soi Cheang n’est hélas pas à la hauteur de la claque qu’avait été Limbo, un sommet de l’édition 2021. On en parlait ici.

Sympathy for the devil de Yuval Adler est un de ces films rendus indispensables par Nicolas Cage qui semble s’être imposé un impératif de démence à chacune de ses apparitions, un peu comme Dennis Hopper en son temps. Et c’est le cas avec ce petit thriller malin qui avait quelques équivalents dans les années 90, comme Red Rock West, justement avec Dennis Hopper dans le rôle du méchant. Ici, Cage incarne un envahisseur diabolique qui s’en prend à un père de famille apparemment innocent. Le twist est simple et presque banal, mais les débordements de Cage en roue libre font tout pardonner, tandis que la banlieue de Las Vegas, sur fond sonore d’une musique adéquate, rend le voyage très appréciable.

Quant à Moon garden, premier film de Ryan Stevens Harris, il évoque les années 80, une époque où le cinéma proposait couramment des représentations oniriques comme Dreamscape, Nighmare on Elm street, ou Paperhouse. Le film se passe entièrement du point de vue d’une petite file inconsciente qui tente de communiquer avec le monde réel tandis qu’elle lutte dans son rêve avec une entité qui veut s’emparer d’elle. Sur une idée simple qui aurait facilement pu s’essouffler, le scénariste et réalisateur tient parfaitement la durée d’un long sans jamais tirer à la ligne pour imaginer un univers très cohérent qui utilise beaucoup d’effets traditionnels.

Embryo Larva butterfly de Kyros Papavassiliou est un film très audacieux qui s’appuie sur une hypothèse invraisemblable: le temps est discontinu, et chaque jour que vivent les humains a lieu fortuitement dans le passé, le présent ou le futur, si bien que les personnages n’ont pas vraiment de mémoire, et sont obligés de se dire des choses comme: «Je ne peux pas sortir avec toi puisque je dois me marier à l’avenir avec quelqu’un d’autre». Pour des raisons pratiques, le scénario se limite très vite à un couple qui apprend à se connaître en accumulant les allées et venues dans le temps. Il faut beaucoup de bonne volonté pour accepter le principe de départ, qui ne produit que des dialogues (en grec) de gens qui parlent dans des pièces, si bien qu’on a davantage l’impression de lire des sous-titres que de regarder un film. Le cinéaste devait en être conscient, et à sa décharge, il a cherché à varier les décors, filmant les scènes «futuristes» dans des bâtiments à l’architecture audacieuse.

The theory of everything de Timm Kröger est un de ces films qui se ressentent plus qu’ils ne se comprennent, et cette opposition entre intuition et raison est au cœur de l’histoire d’un étudiant qui, au début des années 60, devine que l’univers n’obéit pas aux normes très limitées de la physique officielle, et que les êtres peuvent exister dans différentes dimensions. À l’occasion d’un voyage en Suisse avec son mentor, il est témoin de phénomènes étranges qui le confortent dans sa théorie. Obsédé par une femme qu’il n’arrive pas à retrouver, il écrit un roman qui devient culte, et sombre dans la mélancolie. Somptueusement filmé en noir et blanc, le film raconte sur le mode romantique la difficulté de transmettre des notions intimes dans un langage autre que rationnel. Il a mis tout le monde d’accord en recevant le grand prix ainsi que le prix du public.

You’ll never find me des Australiens Josiah Allen et Indianna Bell représente l’autre découverte du festival. C’est un premier film fait avec rien (deux personnages dans un décor unique) mais qui délivre un maximum. Le début nous expose un solitaire barbu qui rumine ses pensées dépressives alors qu’un orage diluvien semble vouloir détruire sa caravane, lorsqu’une femme lui demande de l’abriter en attendant d’appeler un taxi. Pendant la conversation qui suit, les deux inconnus se sondent, détectent des mensonges chez l’un et l’autre, et cherchent à savoir qui veut quoi. Le script est suffisamment malin pour délivrer les informations opportunément, tandis que la mise en scène tire le meilleur parti d’un espace limité en usant des cadrages, des mouvements de caméra et des effets sonores (sans oublier une interprétation exceptionnelle) pour maintenir la tension jusqu’à une résolution (si c’en est une) à la fois dérangeante et intrigante, qui laisse le spectateur face à ses propres hypothèses sur la nature exacte de ce qu’il vient de voir.

Don’t buy the seller, enfin, est un thriller coréen signé Hee-kon Park qui se hisse au-dessus du standard auquel il semblait se limiter. L’équipe a dû se sentir inspirée par le sujet, une histoire de cybercriminel qui exploite le phénomène très actuel de l’addiction des Coréens au téléphone pour cibler des acheteurs en ligne afin de les voler et de les tuer. Sa nouvelle cible est une jeune professionnelle qu’il va harceler à un point insupportable, tandis que la police est impuissante à l’identifier. Le film prend son temps pour exploiter une terreur dématérialisée, mais une fois que l’action devient réelle, l’intensité grimpe à un degré qui évoque le giallo italien.
Au total, cette édition particulièrement riche va représenter un défi pour les programmateurs s’ils veulent se surpasser l’année prochaine pour le 30ᵉ anniversaire. C’est tout ce qu’on leur souhaite. G.D.



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