[ETRANGE FESTIVAL 2022] Compte rendu de la 28e édition

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Cette année, le programme de l’Etrange Festival était particulièrement riche, laissant le festivalier dans l’obligation de faire des choix frustrants, la présence à une séance impliquant nécessairement de renoncer à une (ou plusieurs) autres. Entre autres attractions, il y avait la rétrospective Shinoda (mais dont certains titres seront vraisemblablement rattrapables lorsqu’ils sortiront en vidéo), la carté blanche à Ovidie (une sélection impeccable sur le thème de la musique), le coup de projecteur sur l’expérimentateur psychédélique Steven Arnold, le focus sur le très étrange Mike De Leon (dont nous avons raté le Kisapmata qu’il ne fallait pas rater), sans oublier l’étonnante section consacrée au Filmfarsi, sorte de cinéma d’exploitation iranien très populaire depuis les années 50 jusqu’à la révolution islamiste.

Par souci de cohérence, nous nous sommes concentrés sur la compétition (sans arriver à la voir en entier pour des raisons indépendantes de notre volonté). De la sélection de cette année ressortaient deux catégories à peu près égales: la première représentait un contingent coréen presque exclusivement composé de polars. L’autre groupe représentait les films du Nord-Est, c’est-à-dire originaires des pays scandinaves ou germano-slaves, avec en commun une tendance à la satire caustique et plutôt glaciale.

Le coréen The roundup (Lee Sang-yong) ouvrait le bal, avec la quasi certitude de plaire: le film a été le plus gros succès au BO coréen cette année et dans son genre (le polar comique musclé), c’est un peu l’équivalent de ce que faisait Belmondo en France ou Jackie Chan à Hong Kong. Ici, le héros est l’inspecteur Ma Seok-do, un tas de viande aux méthodes non orthodoxes qui avait cartonné en 2017 avec The outlaws. Il est interprété par Don Lee, dont la carrure massive est compensée par une agilité phénoménale. Quand il se met à jouer des poings (sa spécialité dont il use en dernier recours), le résultat est immanquablement brutal. L’intrigue, qui rappelle la série Le serpent, emmène l’inspecteur en Thaïlande, où un gangster kidnappe, rançonne et tue le fils d’un financier véreux qui, en représailles, déclenche une guerre contre le gangster, qui du coup revient en Corée. L’affaire prend alors des proportions démesurées qui rappellent les productions Joel Silver, en plus brutal, si possible. C’est assez réussi dans le mélange de comédie et d’action, mais on ne peut s’empêcher de trouver incongru la présence d’un film aussi normal à l’affiche de l’Etrange Festival.

Du même tonneau, Spirit walker (Yoon Jae-Keun) arrivait précédé d’un solide buzz avec son intrigue à la Memento, qui commence au moment où un personnage se réveille d’un accident en se demandant qui il est. Avant de se rendre compte que tous les jours à heure fixe, il change de corps, le tout dans le contexte d’une guerre des gangs. Petit à petit, le personnage reconstitue l’invraisemblable puzzle, et il faut rendre hommage à un scénariste habile qui, à la différence de Nolan, ne perd jamais le spectateur. Comme d’habitude, la mise en scène et l’interprétation sont à un niveau d’excellence qui est devenu un standard dans le cinéma coréen, avec une mention spéciale pour un acteur virtuose dans l’art de voler les scènes (il était déjà remarquable pour la même raison dans The roundup), et qui joue ici un clochard. Dans une veine plus Melvillienne, Hot blooded (Cheon Myoung-kwan) est l’adaptation d’un roman qui raconte l’ascension d’un gangster «tranquille», apprécié de ses supérieurs pour sa capacité à arrondir les angles et à éviter les conflits. En même temps, il rêve de raccrocher et de vivre une vie normale, mais les circonstances l’obligent à faire des choix de plus en plus radicaux. C’est donc un film tout ce qu’il y a de noir, impeccablement raconté, mais qui n’ajoute rien qu’on n’ait jamais vu, à part peut-être la région, aux environs de Busan.

A côté de l’indéfectible efficacité du contingent coréen, le taiwanais Life for sale (Tom Teng) paraissait mou du genou et poussif. Adapté d’une nouvelle de Yukio Mishima, il décrit le parcours d’un jeune désespéré qui, plutôt que de se suicider, met sa vie en vente sur un site genre Leboncoin. Contacté par un étrange et riche acheteur, il se laisse emprisonner dans une intrigue qui lui échappe. Comme il n’a rien à perdre, il en prend plein la tronche, et c’est à ces occasions que le film se réveille, notamment lorsque le personnage doit affronter un gangster queer. On atteint alors des pics de démence kitsch, mais ces moments sont trop rares et espacés pour sauver l’ensemble.

Changement total de registre avec We might as well be dead (Natalia Sinelnikova), une production germano-roumaine qui évoque Polanski des années 60 dans sa volonté de créer une ambiance malaisante où des choses étranges arrivent, pour des raisons qui se sont perdues en route. L’action (ou son absence) a lieu dans une sorte de résidence ultra surveillée et ultra convoitée (beaucoup de candidats demandent à y entrer, très peu sont acceptés). De même qu’on ne sait jamais quelle menace sévit à l’extérieur, de même les résidents semblent avoir besoin de recréer à l’intérieur des raisons mystérieuses de s’inquiéter. Ils croient voir des signes d’effraction et d’intrusion. La suspicion grandit, les contrôles se multiplient, la paranoïa règne, le tout étant vécu du point de vue de la gardienne. Pour compliquer les choses, celle-ci a un problème personnel à régler avec sa fille, qui n’a pas quitté sa chambre depuis qu’elle croit avoir «le mauvais œil». Pour son premier film, la réalisatrice Natalia Sinelnikova réussit à construire une atmosphère pesante, jusqu’à une conclusion libératrice bienvenue. Il faut aussi signaler quelques brèves occurrences d’érotisme incongru mais délibéré, qui participent du caractère foncièrement absurde de cet exercice de style.

Encore un premier film, autrichien cette fois, Family dinner (Peter Hengl) recycle avec des accents de comédie noire un thème classique du cinéma d’horreur (on en avait parlé ici).

Deuxième film d’Eduardo Casanova qui avait réalisé Pieles, La piedad (on en parle aussi là) est une dissertation sur le thème de la mère étouffante, incarnée ici par Angela Molina. A part quelques séquences qui ne devraient plus choquer grand-monde, le film est assez fauché, bavard et finalement très long. Sur le même thème, Ari Aster avait provoqué avec son court Munchausen un impact autrement percutant en seulement 17 minutes.

Sick of Myself de Kristoffer Borgli est une coproduction suédo norvégienne qui traite par la tangente le thème très fréquenté de la célébrité à travers l’histoire d’un couple obsédé par la réussite à un point pathologique. Lui est un sculpteur kleptomane, elle n’est que serveuse, mais ne supporte pas le succès soudain de son mec. Pour attirer l’attention, elle absorbe à haute dose des médicaments russes réputés pour provoquer des maladies de peau. Défigurée, elle devient célèbre et en profite pour gagner de l’argent. Jusqu’à un certain point, le film trouve un bon équilibre entre l’horreur et le comique, avec quelques moments très réussis qui brouillent la ligne entre fantasme et réalité. Moins heureux est le questionnement moral maladroit de l’exploitation de la «différence». Grand Prix Nouveau Genre.

La plus grande surprise de la sélection venait de Russie, avec La fuite du capitaine Volkonogov (Natalia Merkulova et Aleksei Chupov), dont on se demande comment il a reçu l’approbation du CNC russe étant donné son sujet, ouvertement antisoviétique. On y suit un officier des services spéciaux, chargé de torturer des suspects afin de leur faire signer des aveux motivant leur exécution («On est un état de droit», affirme un officier supérieur pour justifier ces pratiques). On sent bien que la joie de vivre ne règne pas dans le service, jusqu’au jour où le capitaine en question décide sur un coup de tête de tout laisser tomber. Planqué parmi des clochards, il a une révélation: s’il veut trouver la paix, il doit obtenir le pardon d’au moins une de ses victimes. C’est donc dans une quête de rédemption que se lance Volkonogov. Muni d’une liste (récupérée à grands risques) de ceux qu’il a contribué à exécuter, il va tirer les sonnettes, toujours avec le même laïus: «Votre parent a été exécuté. Nous avons employé des méthodes spécifiques. C’était une erreur. Je viens vous demander pardon». Evidemment, il n’est jamais bien reçu, mais ses rencontres variées contribuent à composer le tableau choral d’une tragédie humaine qui a dû se répéter dans les nombreux pays qui ont appliqué le modèle soviétique. La seule consolation, c’est cette étincelle de conscience qui brille au fond de la noirceur du tortionnaire. Conscience de ses actions et de leur nécessaire réparation. Prix du public. G.D.

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