Etrange Festival 2004 : Notre Journal

L’étrange festival propose une fois n’est pas coutume une profusion de films rares, fous et extravagants, qui ont l’excellente idée de s’inscrire hors des normes usuelles. Histoire de célébrer cette manifestation unique, Chaos commentera au fil du festival tous les films (ou presque) présentés dans cette douzième édition. Parole d’étrange cinéphile.

FAUST
Un homme suit les indications d’une étrange carte qui le conduit dans un sinistre théâtre de marionnettes. Une mise en abyme du mythe de Faust combinant personnages réels et animation. Par le maître du genre.
Soyons clairs dès le départ: Faust est un film fantastique qui lorgne vers le cauchemar et enfin l’horreur. Seulement voilà, ce film de Svankmajer a autant de points communs avec Freddy que Madonna et Fantômas. C’est-à-dire aucun. Faust est donc ce qu’il est – et c’est ce qui le rend unique : un film déconcertant et pourtant magnifique dont la lenteur extrême risque de faire ressortir le vieil adage des « cinéphiles » imposteurs : « c’est lent donc c’est chiant ». Ici, que nenni : c’est lent mais c’est beau. C’est lent mais éprouvant. C’est lent mais c’est angoissant à l’extrême.
Adepte du jansénisme diégétique (laconisme des dialogues, lymphatisme du rythme, ascétisme de la mise en scène), Svankmajer, avec sa maestria usuelle, autopsie un cauchemar en pleine création, montre le diable, joue avec les interdits, furète dans tous les coins avec un sens de l’absurde proprement confondant… En somme, il bidouille les choses de la vie comme un magicien camoufle ses fils manipulateurs. Dans le genre « burlesque, absurde, fantastique », certains cinéastes ont essayé de faire aussi bien (comment peut-on oublier Roy Andersson et ses Chansons du deuxième étage?) mais n’ont jamais réussi à faire mieux. Normal, ce film de Jan Svanmajer est un authentique chef-d’œuvre. Et, dans son genre, il atteint des sommets.

CALVAIRE
Un saltimbanque se fait martyriser par un hôtelier faussement jovial et possessif. Un premier long métrage étonnant récompensé par le Prix très spécial, qui fête ses 20 ans cette année.
Présenté en avant-première dans le cadre de , ce survival franco-belge est une véritable réussite, d’autant plus hallucinante qu’il s’agit là d’un premier film. Sorte de croisement fantasmé entre les premières fictions de Polanski (peur sourde, affects paranos), les classiques du cinéma fantastique et les survivals les plus violents (on pense à Massacre à la Tronçonneuse comme à La Traque ou même Délivrance), Calvaire regroupe certes tout un pan de cinéma très connu et très apprécié par les amateurs du genre. Sauf que, là où le film subjugue, c’est que sous les références percent une personnalité propre et un résultat unique en son genre.
Tout à la fois radiographie du manque affectif et de la solitude nue et autopsie du désir cristallisé, ce film opte pour une combinaison binaire et adéquate, à la juste frontière où le rire le plus jaune le dispute au malaise le plus noir. Une telle maîtrise formelle et une telle liberté de ton sont rares pour un premier film. Quelque part entre le merveilleux cauchemar et l’inquiétante étrangeté, un film en tous points remarquable (interprétation, rythme, dosage des émotions, mise en scène…). Une petite bombe.

ELECTRIC DRAGON 80.000 V
Dragon Eye Morrison, ami des reptiles et guitariste électrocuté lorsqu’il n’était qu’un enfant, est provoqué en duel par Thunderbolt Buddha, fils de la foudre et justicier.
En complément de programme : Burst City (édition spéciale), le manifeste punk qui influença l’oeuvre de Shinya Tsukamoto (Tetsuo). Performance musicale en direct par Hiroyuki Onogawa et Sogo Ishii.
Electric Dragon 80.000 V et Burst City ne sont certainement pas des chefs-d’œuvre mais ils font montre d’une telle énergie que, à l’instar d’une bourrasque, ils défoncent tout sur leur passage et ridiculisent toute forme de concurrence. Burst City est un manifeste punk qui ressemble à un enchevêtrement d’images d’une violence rare, parfois sans queue ni tête, mais incroyablement impressionnant. Fonctionnant uniquement sur le pouvoir des images et du son, le film, aussi bordélique que ravageur, a inspiré le cinéma de Tsukamoto dont on retrouve quelques marques (le mouvement punk, les bas-fonds Tokyoïtes…). Burst City en lui-même est explosif mais, mixé en live par Hiroyuki Onogawa (ceux qui aiment le score de Clint Mansell et Kronos Quartet sur Requiem for a dream ont dû apprécier) c’est dantesque.
Présenté en seconde partie, Electric Dragon 80.000 V propose des expérimentations formelles si intéressantes qu’on serait tenté de passer sous silence les nombreux défauts qui l’empêchent d’accéder à un niveau plus prestigieux. Il y a de nombreuses idiosyncrasies mais ce n’est peut-être pas plus mal ainsi : les gimmicks savoureux fonctionnent tandis que l’humour givré, la musique tonitruante et la mise en scène diabolique décuplent le plaisir. Sans nul doute, une sorte d’événement…

TARNATION
Jonathan Caouette filme sa vie depuis l’âge de onze ans. Avec Tarnation, il nous entraîne dans un tourbillon psychédélique à partir d’instantanés, de films d’amateur Super-8, de messages enregistrés sur répondeur, de journaux intimes vidéo, de ses premiers courts métrages et de bribes de la culture pop des années 80, accompagnés de scènes reconstituées, pour tracer le portrait d’une famille américaine éclatée par de multiples crises mais réunie par la force de l’amour. Tarnation est une œuvre unique en son genre qui se situerait presque entre Dancing et Hedwig and the Angry Inch (John Cameron Mitchell en est, avec Gus Van Sant, le producteur). Sous la forme d’un journal intime, Caouette cloue au pilori racolage et voyeurisme pour nous faire pénétrer dans les zones sombres de sa vie à lui. Marina de Van au masculin? Remi Lange en plus lourd et narcissique ? Tout faux. Tarnation n’est pas l’appel de détresse d’une femme qui se replie sur elle-même et ne parvient pas à faire corps avec la société, ni même un concentré déprimant de bavardage oiseux. Non : en dépit des quelques premières minutes qui laissent craindre le pire dans le registre de l’autosatisfaction et du truc pleurnichard, Caouette ne tend pas à se mettre en valeur et laisse percer progressivement le vrai canevas de son œuvre (qui ne ressemble qu’à elle-même) : partir à la quête de soi-même, découvrir son réel moi et mettre à jour de douloureux secrets de famille. Ainsi, en fouillant dans les arcanes d’un passé ombrageux ; en mettant en scène les fantômes de sa vie quotidienne partagée entre mensonges, silences et faux sourires hypocrites, Caouette laisse apparaître sa vraie personnalité sous sa carapace provoc et une détermination à neutraliser les démons qui pourrissent chaque jour sa vie… Une introspection émouvante doublée d’une déclaration d’amour d’un fils à sa mère…

ANGEL DUST
Angel dust a le mérite d’installer un univers intrigant, mystérieux, angoissant, autour de son héroïne, une pathologiste mal dans sa peau. Beaucoup de bien réside dans cette atmosphère singulière, ouatée où une jeune femme ne sait plus très bien où elle est en : si elle est poursuivie par un tueur, si elle est folle, si elle recherche de l’affection, si elle rêve… Tant de questions existentielles dans ce thriller apparemment pas comme les autres mais qui en réalité en décline les règles les plus conventionnelles dont la fameuse entourloupe finale plutôt décevante. Sa stylisation extrême (qui peut passer pour de l’esbroufe) emprunte par ailleurs beaucoup à David Lynch. A condition de ne pas se fondre dans l’atmosphère, on peut avoir du mal à rassembler les morceaux du puzzle et trouver l’ensemble chichiteux, rébarbatif voire abscons. C’est beau (chaque plan semble être un tableau) mais c’est creux (d’un point de vue narratif, cela n’invente rien). Quelque chose comme de l’expérimentation qui retombe comme un soufflé faute de consistance, mais très beau à regarder.

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