Alors que les salles de cinĂ©ma ont connu un mois de septembre catastrophique en termes de frĂ©quentation et que les plateformes de streaming montent en puissance, une partie de la profession a manifestĂ© son inquiĂ©tude pour l’avenir du cinĂ©ma français et son système de financement unique au monde. Chaos poursuit le dĂ©bat en donnant une tribune Ă celles et ceux (rĂ©alisateurs, producteurs, distributeurs, techniciens indĂ©pendants, spectateurs cinĂ©philes…) qui souhaitent s’exprimer. Après le point de vue du rĂ©alisateur Thierry Lorenzi, voici celui d’un autre jeune rĂ©alisateur, FĂ©lix Dobaire, qui fait partie de nos Jeune et Chaos.
« Après avoir lu l’excellente tribune de Thierry Lorenzi dont je partage les inquiétudes et les constats, j’ai eu également le souhait, en tant que jeune réalisateur faisant ses premiers pas dans un monde cinématographique français en crise, de m’exprimer sur une question malheureusement que trop peu abordée: celle de la mise en scène dans notre cinéma national. Agnès Jaoui, dans un chiasme joueur mais engagé parlait, lors de l’appel aux états généraux du cinéma, des « formes plates des plateformes ». Il ne s’agira pas ici d’aller contre ce point de vue, puisque ce n’est pas le sujet, mais plutôt de poser une simple question: et si ces « formes plates » n’étaient-elles pas aussi dans nos salles?
Bien que pluriel, le cinĂ©ma est un art Ă©minemment visuel. La mise en scène cinĂ©matographique et le langage qu’elle emploie en sont donc les caractĂ©ristiques fondatrices, je ne vous apprends rien. Pourtant depuis quelques dĂ©cennies maintenant et Ă l’exception de certains auteurs (merci Gaspar NoĂ©, Christophe Gans, Justine Triet, LĂ©os Carax, Julia Ducournau, Arthur Harari, Philippe Grandrieux entre autre…), je constate une certaine aseptisation de la forme cinĂ©matographique dans notre paysage français. La logique de production des films est d’ailleurs assez significative. Pendant la prĂ©paration, on ne parle pas de « mise en scène », mais de « thĂ©matiques ». Le système ne s’intĂ©resse guère Ă la technique, Ă la camĂ©ra, Ă la machinerie. Pire, il les mĂ©prise au profit des acteurs en vogue que l’on va rattacher au projet ou du parcours dramaturgique du personnage principal. Évidemment, il n’est pas question ici de dire qu’il ne faut pas s’y intĂ©resser. Mais il s’agirait de mettre toutes les Ă©tapes de la crĂ©ation d’un film sur un pied d’égalitĂ©.
Cette invisibilisation de la forme au profit du fond rentre dans une logique plus englobante encore dĂ©finie par l’Ă©conomie du cinĂ©ma français et Ă travers elle ses principaux financiers: il ne faut surtout pas brusquer le spectateur. Il ne faut surtout pas innover esthĂ©tiquement au risque de renier l’appartenance culturelle française des films dans un Ă©lan chauviniste artistiquement très paralysant. Un travelling n’est pas qu’un anglicisme, encore moins un gros mot, pas plus qu’une courte focale ou qu’une lumière contrastĂ©e d’ailleurs. La beautĂ© du langage cinĂ©matographique rĂ©side dans son universalitĂ©, ne s’arrĂŞtant Ă aucune frontière.
Je sais que la France a peur du changement, mais dans les domaines artistiques, il est vital. L’art n’est jamais figĂ© dans le temps et se doit surtout d’être au diapason du monde. Or, celui-ci Ă©volue. Il n’a mĂŞme jamais autant changĂ© esthĂ©tiquement qu’aujourd’hui avec le bouleversement formel et la dĂ©mocratisation de l’image, engendrĂ©s par les nouvelles technologies. Le problème, c’est que le cinĂ©ma français ne se pose plus en inventeur de forme depuis longtemps maintenant. Il faut donc en finir avec cette peur de la manière, de la sophistication, de l’innovation. Avoir de l’ambition serait presque un dĂ©faut. On marche sur la tĂŞte. Combien de producteurs brident crĂ©ativement les metteurs en scène par crainte de l’effet ou parce que ça risque de ne pas plaire Ă telle ou telle chaĂ®ne de tĂ©lĂ©vision? Plus grave, combien de rĂ©alisateurs arrivent le premier jour de tournage sans avoir fait de dĂ©coupage filmique par manque d’intĂ©rĂŞt? Faire du cinĂ©ma est un privilège incommensurable. Il en va de la responsabilitĂ© des rĂ©alisateurs d’assumer leur rĂ´le et d’arrĂŞter cette dĂ©lĂ©gation du travail formel au chef opĂ©rateur. Ce travail visuel est par essence celui du metteur en scène, ce dernier Ă©tant censĂ© se porter garant du point de vue du film. Il ne s’agit donc pas que de direction d’acteur mais d’un travail beaucoup plus large, en Ă©troite collaboration avec son Ă©quipe Ă©videmment, pour donner vie Ă la forme cinĂ©matographique de l’œuvre dans son caractère pluriel (du cadre, Ă la lumière, aux dĂ©cors en passant par le montage et j’en passe…).
Parce que cela se répercute directement sur la platitude visuelle de notre cinéma, représentée dans l’imaginaire collectif par une lumière naturaliste, sans direction réelle et la sacro-sainte caméra épaule dont les mouvements sont dictés par ceux de l’acteur au centre du cadre. Tout ceci démontre un manque de travail, d’approfondissement, de compréhension de ce qu’est le cinéma. Est ce que le metteur en scène est encore metteur en scène lorsque son principal outil, la fameuse « caméra-stylo » dont parle Astruc, est utilisé ou répond aux demandes d’autrui (ici de l’acteur)?
Surtout, cette camĂ©ra Ă©paule n’incarne-t-elle pas le refuge de l’émotion facile, de l’immersion factice, brouillonne, du spectateur dans le rĂ©cit? Parce que oui, rĂ©ussir Ă bâtir un monde sensible criant de rĂ©alisme (dans sa diĂ©gèse Ă©videmment, vive le cinĂ©ma de genre!) avec les procĂ©dĂ©s artificiels intrinsèques au cinĂ©ma, ça demande du travail, de la rĂ©flexion. Évidemment, le but ici n’est pas d’écrire un brĂ»lot contre la camĂ©ra Ă©paule, il y a d’ailleurs de nombreux auteurs que j’admire et qui l’utilisent dans une dĂ©marche extrĂŞmement cinĂ©matographique. Mais pour la majoritĂ©, c’est une solution de facilitĂ© qui trouve malheureusement très souvent sa place dans les sorties chaque semaine. On peut aisĂ©ment sentir d’ailleurs le cĂ´tĂ© hasardeux des cadrages de ces films. Il serait donc peut ĂŞtre temps d’arrĂŞter cette banalisation de l’image pseudo-documentaire, digne des plus grands prime-times de BFM TV, pour revenir Ă une image de cinĂ©ma avec un vĂ©ritable point de vue et Ă une innovation formelle.
Cerise sur le gâteau, on a observé lors de l’appel aux états généraux du cinéma, des cinéastes qui, je cite, « étaient là en 68 » et qui n’ont même pas soulevé une quelconque crainte concernant l’état mortifère de la mise en scène cinématographique française. Comme s’il n’était question que de retenir l’esprit quasi syndicaliste de la nouvelle vague tout en restant dans un petit confort artistique, oubliant au passage que Truffaut et ses amis se sont d’abord justement battus contre ça, pour redéfinir formellement les codes esthétiques du cinéma. Et elle se situe là toute l’ironie du problème. Parce que cette forme de «réalisme psychologique» tente au fond, dans un élan oxymorique, de se référer directement à l’écrasant mausolée qu’est la nouvelle vague dans le cinéma français, tout en oubliant l’essentiel. Ce courant cinématographique s’opposait à une approche endimanchée, répétitive, vieillissante tout en insufflant une énergie nouvelle permise par une évolution technologique.
Il y avait une vĂ©ritable innovation visuelle pour l’époque. Sauf qu’aujourd’hui, n’importe quel gamin de 13 ans peut singer cette libertĂ© formelle avec son tĂ©lĂ©phone. Il n’y a plus rien de novateur dans l’utilisation des jump-cuts (il suffit de voir la quantitĂ© de vidĂ©os youtube utilisant ce procĂ©dĂ©). Alors attention, il ne s’agit pas ici de dĂ©nigrer ces grands films, de proscrire une certaine forme cinĂ©matographique parce qu’ancienne (je vous rassure, vous avez toujours le droit d’utiliser les jump-cuts!) ou de mettre sur un pied d’égalitĂ© Godard et le tiktok d’un adolescent français lambda. Mon simple souhait est de dĂ©montrer que l’esthĂ©tique des images a changĂ©, s’est grandement dĂ©mocratisĂ©e. Il faut donc absolument sortir de cette paralysie formelle sous couvert d’histoire pour rĂ©investir d’urgence ce terrain et ainsi surprendre de nouveau les spectateurs, continuer Ă faire Ă©voluer l’art cinĂ©matographique, Ă innover. Finalement, il ne s’agit que de renouer avec l’état d’esprit qui a habitĂ© ces cinĂ©astes Ă une Ă©poque.
Dans ce texte, j’aborde essentiellement la question du cinĂ©ma d’art et d’essai parce que je suis convaincu qu’il est le cĹ“ur du 7ème art. Mais je tiens Ă rappeler que mon but n’est pas de fustiger ce cinĂ©ma ou de lui prĂ©fĂ©rer un gros cinĂ©ma commercial, tout aussi inintĂ©ressant visuellement et qui fait des travellings certes, mais plus publicitaires qu’autre chose (JĂ©rĂ´me Seydoux, si vous me lisez…). Car je pense que la mise en scène est de l’ordre du sensible et non de la thĂ©orie. Sauf que, quand le cinĂ©ma d’auteur français tente d’en faire, c’est tout de suite au moyen de procĂ©dĂ©s voyants comme le regard camĂ©ra ou la surimpression… Il ne faut pas s’arrĂŞter qu’aux effets et prendre Ă bras le corps l’art de raconter un rĂ©cit, de procurer des Ă©motions par l’image. Le cinĂ©ma est un langage très riche, un dialogue indicible entre le spectateur et le film. Or, n’utiliser que quelques voyelles restreint considĂ©rablement la singularitĂ© et la diversitĂ© des voix qui s’expriment, tout en appauvrissant de fait la communication.
Parce que ce refus de réflexion concernant l’image (qui commence dès l’école de cinéma…) est non seulement une négation totale du septième art mais également un profond mépris pour le public. Puisque le cadre, c’est la fenêtre définie par un metteur en scène à travers laquelle les spectateurs perçoivent le film. C’est une invitation au regard. Et d’y accorder aussi peu d’importance, de la part des auteurs comme du système, témoigne d’un certain nombrilisme excluant totalement ceux pour lesquels nous faisons pourtant du cinéma.
On a beaucoup parlĂ© ces derniers temps de la nĂ©cessitĂ© d’aller voir des films en salle. Et je ne peux qu’abonder dans ce sens. Mais ce lieu, aussi sacrĂ© soit-il, n’a d’intĂ©rĂŞt que si l’on y projette des images cinĂ©matographiques. Si les spectateurs assistent Ă une Ĺ“uvre d’une banalitĂ© formelle absolue, il ne faut pas venir s’étonner qu’ils dĂ©sertent les salles, les uns après les autres. C’est le cinĂ©ma français en premier lieu qui a cessĂ©, depuis longtemps maintenant, de s’intĂ©resser Ă eux, de leur donner Ă voir. Au lieu d’émettre des jugements, observons qu’aujourd’hui les spectateurs ont un rapport Ă©motionnel diffĂ©rent aux images. Ainsi, faisons preuve d’humilitĂ©, d’écoute et tentons de trouver lesquelles touchent en plein cĹ“ur. » F.D.
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