Quid d’une sorte d’anthologie des courts métrages pornos les plus étranges?
Sadomasochisme, fétichisme, homosexualité… Toutes les sexualités sont célébrées dans cette étonnante anthologie de courts pornos qui propose des films dont la rareté justifie les quelques disparités visuelles et sonores. Et en ce moment même où le désir se contente de désirer, une bonne nouvelle pour les réfractaires de la néo-politique de celles qui crient baise-moi et vomissent leur haine des mecs : baiser fait scandaleusement du bien. Dans Erotica, des personnages jouissent de plaisir comme ils pleurent un amour consommé. Ici, il y en a pour tous les goûts: du film d’animation, de l’amateur, du culte, de l’expérimental. Toutes les sensations, toutes les durées et toutes les couleurs. Beaucoup de ces films ont déjà été diffusés dans le cadre de L’Etrange Festival à l’instar de l’impressionnant Satan Bouche un Coin, de Jean-Pierre Bouyxou qui est passé lors de la dernière édition et demeure aujourd’hui un authentique phénomène underground. Le réalisateur se rappelle: «Satan bouche un coin semait la merde d’une autre façon. Les images de Molinier travesti choquaient infiniment. On me reprochait d’avoir mêlé une petite fille à ses jeux érotiques. En fait, je m’étais contenté de mixer certains plans de lui avec ceux d’une de mes jeunes nièces, filmée ailleurs et un autre jour. On m’accusait aussi de me complaire dans la violence, à cause des plans de cadavres disséqués et, surtout, d’une scène où une fille nue se roulait dans du sang. Comment – et pourquoi – expliquer à des parterres de bourgeois outrés qu’il s’agissait de vin rouge et que cela se voulait simplement hédoniste ? En (re)voyant le film aujourd’hui, on a de la peine à imaginer quelles tempêtes il a soulevées jusque vers 1973. Dans certains festivals, que sa seule présence métamorphosait en happenings baroques, je dus pratiquement faire le coup de poing contre les organisateurs pour les empêcher d’en interrompre la projection…». Les films ont plus été choisis pour ce qu’ils incarnent que pour ce qu’ils montrent. Mais tous ont pour dénominateur commun la représentation de l’acte sexuel via le support filmique. Sans nécessairement passer par le porno ou l’acte sexuel, en se contentant de filmer par exemple le ferment de l’union charnelle ou alors des déviances barrées, comme dans Toilet Mouth, de Velveeta Krisp, le court le plus inconfortable, qui s’intéresse au cas d’un quidam qui se prend de trop grande affection pour la cuvette de ses toilettes. Tout aussi intrigant, Messe Noire se présente comme un curieux film anonyme datant de 1928 aux accents sataniques. Le fait qu’on ne sache pas d’où proviennent les images renforce le sentiment d’abandon. Dans une ambiance cérémoniale, on a l’impression d’assister au dépucelage de vierges par un démon malfaisant. Au gré des visionnages, certaines découvertes sont stimulantes comme Satisfaction Real, du japonais Katsushi Bowda qui propose une alternative SF-porno bien plus convaincante que Shu Lea Cheung il y a six ans avec I.K.U. (L’orgasme) ou Asparagus, dessin animé érotique de Suzan Pitt qui pour son époque (il a été fomenté en 1979) pousse le bouchon provocateur assez loin.
À la délicate question du sexe à l’écran – on ne peut plus d’actualité puisque le récent Shortbus, de John Cameron Mitchell, vient de franchir les bornes avec un brio impressionnant –, certains donnent des réponses claires et évidentes: on peut montrer l’érotisme sans avoir recours à la nudité ou même des pénétrations. Pour rappel, Kieslowski était un de ces cinéastes capables de faire monter la tension érotique sans montrer de corps qui se pénètrent. La preuve avec La Chevelure, de Ado Lyrou, peut-être la plus belle découverte du dvd, dans lequel le protagoniste (Michel Piccoli) erre avec une perruque qu’il aime enlacer. Quitte à provoquer la décontenance des badauds qui le prennent pour un fou. Ils ont raison: cet homme est fou d’amour. Sous son argument frivole, ce petit film cause du fétichisme, de l’abandon, de l’inexorable sentiment de perte, d’exil intérieur, d’amour perdu. Subtilement bouleversant. Mais la vraie surprise du dvd vient assurément du bonus caché: Sex Garage, de Fred Halsted, diffusé à L’Etrange festival lors de la carte blanche de Gaspar Noé, avant Defiance of Good, le remarquable porno d’Armand Weston qui convoquait le Buñuel de Belle de Jour et le Ken Loach de Family Life. Ce court métrage expérimental et déconcertant, ouvertement inspiré par le cinéma de Kenneth Anger, propose une expérience formelle et sensorielle qui joue sur le court-circuitage de certains usages (montage abrupt, importance de la musique, alternance des séquences dissemblables…) et donne à voir autant de scènes hétéros qu’homosexuelles comme les fêtes orgiaques Sex Garage dans les années 80 qui conviaient à la fois les mecs et les nanas. Ultime hommage Angerien: un homme pénètre une moto. Il faut voir ce court davantage pour son caractère underground (la scène de pénétration de la moto fut à l’origine d’une des premières descentes de police dans un cinéma de New York au début des années 70). Erotica fait simplement du bien aux idées reçues et intrigue par le flot d’images étranges qu’il sème dans nos cerveaux captifs.
