En direct du Festival de Sitges: Satoshi Kon présente « Paprika »

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Satoshi Kon étudie la science des rêves, Roland Joffé tente un come-back avec Larry Cohen, Paul Verhoeven redonne envie d’aimer le cinéma, Kim Ki-Duk filme une clepsydre d’amour, Crispin Glover ressemble à un ange exterminateur. Sitges, dans tous ses états, épisode 4.

A Sitges, cité balnéaire où le cinéma vit le jour et les chats la nuit (nombre incalculable de chats errants qui squattent dans les restaurants ou devant les hôtels), plus les jours passent, plus la bizarrerie et les bons films surabondent. N’en déplaise au festival qui semble totalement dévoué à un David Lynch désespérément absent, il est possible de faire étrange, inquiétant, torve, anxiogène, effrayant, décalé sans pour autant ressembler au travail du réalisateur de Blue Velvet. La preuve ? Paprika, bijou du cinéma d’animation réalisé par l’immense Satoshi Kon. Un homme est emmené dans un univers où ses obsessions, ses angoisses, ses rêves se conjuguent et forment une étrange sarabande enivrante soulignée par une bande-son somptueuse.

La DC Mini, objet à mi-chemin entre le Cronenberg d’eXistenZ et la Kathryn Bigelow de Strange Days, qui sert à faire le lien entre le réel et le virtuel, est un procédé scientifique qui enregistre les rêves. De manière plus profonde que Michel Gondry qui auscultait avec sa caméra-gadget toutes les choses étranges qui s’agitent dans notre cerveau, Kon continue de ressasser les obsessions paranoïaques et schizophrènes de Perfect Blue, dont la substance teintée de giallo était comparable à celle des premiers De Palma. Progressivement, le film devient une réflexion métaphysique et vertigineuse sur le cinéma, moyen de conjurer les angoisses existentielles, et vecteur d’un inconscient sur lequel on peine à mettre des mots ordinaires. Cela peut ramener à Millenium Actress dans lequel toute l’histoire ne servait qu’à décortiquer des conceptions cinématographiques tels que l’illusion d’optique, les mises en abyme Felliniennes, la fresque hallucinée et le pouvoir des images incomparables à celui des souvenirs. Dans Paprika, les rêves sont représentés de manière littérale afin que le spectateur se fonde dans les nombreux degrés de lecture d’autant que plusieurs rêves peuvent s’entremêler entre eux (la frontière de l’imaginaire symbolisée par un site Internet). Paprika ressemble à tout et à rien en même temps. Enchâsse les séquences aléatoires comme dans les rêves. Réfute tout raisonnement logique pour constituer soi-même un long rêve éveillé proche du sommeil paradoxal.

L’idée qui en résulte serait qu’il faut vivre nos rêves, au propre comme au figuré, sans hésiter à se confronter aux traumas (l’image de l’homme qui se assiste à sa propre mort à la fois physique et artistique). On peut le voir comme une déclaration d’amour au cinéma, une célébration du rêve comme réponse au mal-être, une plongée dans les névroses latentes et, finalement, une histoire d’amour indécise, brûlante et secrète entre deux individus qui ne s’attirent pas physiquement mais intellectuellement. Projet ambitieux, oui, mais sublime, mû par la simple force de ses images et de son foisonnement d’idées incarné par une grande parade animée qui erre dans la ville aérienne : des grenouilles, des aspirateurs, des poupées maléfiques, une statue de la liberté, des brosses, des hommes à tête de portable, des femmes à tête de télé. On ne s’en remet pas.

Comme on ne se remet pas non plus de la déliquescence de Roland Joffé, cinéaste pourtant doué dans les années 80 qui avait signé quelques opus sérieusement majeurs (Mission, La Déchirure). Roland ne s’est visiblement pas remis de Vatel avec Gérard Depardieu et Uma Thurman, de ses décors luxurieux et de son intrigue ectoplasmique donc en v’là une idée qu’elle est bonne : il nous fait son come-back, gros moyens hollywoodiens à l’appui (le scénario du vétéran Larry Cohen).

Pendant la présentation de Captivity, l’équipe du film semble persuadée que nous allons découvrir le film du festival qui va changer notre vie. En fait, non. Oubliez tout espoir de revival : le film étiré sur plus d’une heure trente (et c’est trop) relate grosso modo la confrontation d’une Kim Wilde et d’un hybride d’Enrique Iglesias et Ricky Martin qui sont coincés dans un vilain piège sous l’œil pervers d’un tueur à la con portant une cape noire pour faire comme dans Saw (hallucinant le nombre d’avatars post-Saw que l’on peut voir ici). Les épreuves sont redoutablement nazes (Kim qui se bat contre la lumière et hurle dès qu’elle voit des photos d’elle), le coup de théâtre pas du tout prévisible et la mise en euh, rien, non. Bonjour, au revoir, deux trois coups de flip, il est derrière la porte, non il n’y est pas. Le public qui a heureusement vite compris la supercherie se marre très fort, ce qui en devient gênant pour l’équipe du film.

Je m’en remets doucement en courant rencontrer Paul Verhoeven, cinéaste qui parle avec sa véhémence coutumière de sa période néerlandaise, de Soldier of Orange, et qui tient à souligner qu’il n’a eu aucun problème avec ses producteurs pour réaliser ses films américains mais seulement avec le comité de censure qui s’est acharné sur lui (c’est pourquoi dans Black Book, vous apprécierez d’autant plus son retour au sexe décomplexé et aux vraies audaces visuelles). Et qui à 68 ans, se montre toujours délicieux à entendre avec anecdotes à foison, verve impressionnante et accueil chaleureux.

En revanche, il n’y aura pas d’interview avec Kim Ki-Duk, le cinéaste sud-coréen étant aux abonnés absents du festival pour présenter en première mondiale son nouveau Time. Grande nouvelle du festival : KKD a visiblement compris que ses fans s’étaient quelque peu lassés des symboles lourdingues de son précédent L’arc. Comme un génie en pleine expérimentation, il réinvente ses ficelles en conviant des personnages loquaces à subir des charivaris intérieurs du genre intense. L’histoire est simple : un homme et une femme claquemurés dans le schéma de la passion amoureuse découvrent chacun à leur tour l’extase de la première rencontre, l’horreur de la séparation et la douleur involontaire que l’on peut faire à la nouvelle petite amie (nouveau petit copain) en se focalisant sur le précédent grand amour de sa vie avec lequel on a vécu tant de moments merveilleusement révolus. La seule crainte de l’homme, ne pas être capable d’aimer de nouveau ; celle de la femme, que l’ex du conjoint revienne et sème le désordre dans cette idylle trop bien réglée pour être réelle. Armé d’élans surréalistes (les statues aux positions érotiques lascives) et de métaphores bien senties (la chirurgie esthétique comme moyen de disparaître et de changer d’identité, l’île comme refuge paradisiaque d’amants aux corps impatients loin de la ville et de son théâtre absurde pouvant se résumer à des unités de lieux précises – le café et l’appartement), Kim Ki-Duk parle de cette incapacité universelle à faire un deuil amoureux et ainsi de se lancer dans une nouvelle relation en ayant la certitude souterraine que ça se conclura sur un échec. Son nouveau film, subtil et déchirant, a de fortes chances de parler à ceux qui ne se sont jamais remis d’une rupture douloureuse. Pas de fantastique là dedans donc (le sujet d’origine – la chirurgie esthétique – est traité de manière incidente) mais beaucoup d’intelligence et d’émotion.

La tête dans les nuages, je croise une idole : Monte Hellman, président du jury, retrouve Paul Verhoeven qui s’apprête à faire une séance de photo-call, revois Jaume Balaguero qui vient d’apprendre il y a seulement dix minutes qu’il doit assister à une conférence de presse sur le cinéma Catalan (allez, un sourire Jaume). Jusqu’à ce qu’une apparition divine traverse l’hôtel : Crispin Glover, démarche un peu gauche, regards en coin ou fuyants, qui arrive à l’hôtel présenter en exclu Who is it ?, film très très très attendu par le petit monde de la cinéphilie (projet qui date d’il y a cinq ans). Bonne nouvelle : le film est diffusé à une heure du mat’ ce soir. On en reparlera donc demain.

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