Jaume Balaguero présente des courts-métrages pour provoquer l´insomnie, Sono Sion plonge dans le monde tordu d’Alejandro Jodorowsky, un homme ennuyeux ennuie, une tornade cinéphile dans un salmigondis moralisateur. Sitges, dans tous ses états.
C’est clair et net : nous ne verrons pas Inland Empire, le nouveau long-métrage de David Lynch à qui pourtant le festival rend hommage avec une nuit spéciale et une affiche qui reprend l’oreille errante de Blue Velvet. Déception ? Oui. Considérable même : la raison officieuse voudrait que le producteur souhaite couper une bonne heure du film qui a visiblement été mal reçu au dernier festival de Venise et que Lynch, en cinéaste exigeant qu´il est, ne veut pas céder à ce chantage. Le film n’est pas montré, c’est un fait, mais surtout Lynch en personne qui devait être sur place ne viendra pas. Heureusement, on se console comme on peut avec notamment les présences de Bong Joon-Ho (encore lui) qui assure à qui veut bien l´entendre que The Host n’est pas un film politique mais littéralement un vrai film de monstre – les lourdes connotations anti-américaines qui pèsent sur le film ne doivent pas être considérées si on tient à apprécier pleinement le spectacle. Paul Verhoeven arrive ce soir pour présenter Black Book, son formidable nouvel opus dans lequel on retrouve la veine des premiers Paulo, avec une élégance formelle et une fluidité narrative dont bon nombre de nos cinéastes obligatoires seraient inspirés de s’inspirer. On en reparle demain.
Jaume Balaguero, réalisateur émérite de La Secte sans nom, Darkness et Fragile, est venu passer le bonjour aux festivaliers en présentant Para Entrar a vivir, un moyen-métrage d’horreur pure s’inscrivant dans la tradition des Pellicula Para No Dormir, série espagnole des années 70 dans laquelle certains réalisateurs dont Narciso Ibáñez Serrador (¿Quién puede matar a un nino?, titre français : Les Révoltés de l’an 2000) ont eu la bonne idée de confectionner des petits films terrifiants qui, comme son titre l´indique, tendent à provoquer une angoisse durable. L’intrigue se focalise sur un jeune couple dont une femme enceinte (hommage à Narciso Ibáñez Serrador ?), qui visite de nouveaux appartements et tombe sur une agente immobilière qui veut les séquestrer. Le résultat est impressionnant (certains clament déjà au meilleur film de Balaguero) et d’une grande efficacité même si lors d’une scène, le réalisateur use d’une facilité commune aux nombreux films présentés dans le cadre du festival (le rêve dans le rêve). Là où il réussit à faire très peur, c’est que d’un postulat terreau de clichés, il arrive à rester très crédible en dépit d’une fin grand-guignolesque qui rappelle à la manière de La Secte sans nom et Darkness que Balaguero n´aime pas les fins heureuses (celle de Fragile, sublime et étonnement apaisée, serait-elle finalement trompeuse ?). En creux, on retrouve quelques unes des sévères obsessions du cinéaste du portrait de famille faussement joviale et de la relation parents – enfants. Un twist qui surgit comme dans Fragile avant le climax et amène un pic de tension qui se répercute auprès du spectateur (ce n´est pas tous les jours que les gens hurlent de concert dans une salle).
Alors que certains redécouvrent yeux éblouis l’excellent The Host, film de monstre subversif et politique qui se situe quelque part entre le blockbuster spectaculaire et le brûlot politique (quelque chose comme la confrontation inattendue de Spielberg, Verhoeven et de Lovecraft au pays du matin calme), d’autres comme votre serviteur participent à la nuit Japan Madness dont l’ouverture était fixée aux alentours d’une heure du matin. Après un dîner arrosé avec entre autres les divins Mitch Davis et Karim Hussain, j’arrive un peu à la bourre pour découvrir le premier film de la sélection : Strange Circus, de Sono Sion, le nouveau film du réalisateur de Suicide Club, au script assez improbable dans lequel on suit l’itinéraire d’une enfant peu gâtée. Si on est toujours à deux doigts de la provocation volontariste et de la pose, il faut reconnaître que le résultat ressemble à un électrochoc qui confirme (en mieux) tout le bien que l’on pensait du cinéaste depuis ses premiers films. Mélangeant avec une classe inouïe rêve, fantasmes, hallucinations et réalité, Sion nous invite dans les méandres d’une intrigue qui évoque beaucoup les univers d’Alejandro Jodorowsky (le complexe oedipien, la famille sous le joug de la perversité, le mélange d’influences orientales traversé d´une âme slave amplifiée par la musique) et Fernando Arrabal (la scène de voyeurisme quasiment similaire) et qui, avec beaucoup de trash, de poésie et de folie, retranscrit le tohu-bohu mental d’une écrivain marquée par une enfance traumatisante. Du moins, on a l’impression que ça raconte ça au début. Après, les choses se corsent avec notamment toute une dernière partie proche de la fascination De Palma-Hitchcock et un rebondissement de dernière minute qui rappelle que les frontières morales ont été franchies depuis longtemps.
On continue joyeusement la soirée avec Executive Koala, de Minoru Kawasaki, babiole rigolote et adéquate après le Sono Sion, qui possède certes un argument de court-métrage mais a réussi à mettre en liesse toute la salle. Comme le chien dans le clip Da Funk des Daft Punk, un koala travaille comme un être humain et possède de telles capacités de dragueur qu’il emballe toutes les filles. Le problème, c’est que parallèlement à ces aventures amoureuses, des meurtres sur des jeunes femmes sont commis. Et si notre ami Koala était un tueur schizophrène ? Le sang gicle un peu, l’humour est omniprésent, les procès se font comme des comédies musicales, les happy ends rappellent que les humains sont ignobles parce qu’ils tuent des koalas et quand il s’ennuie, l’ami koala va rejoindre son ami grenouille, caissier dans un supermarché et son autre ami lapin, qui est surtout son boss. On aurait aimé que l’inconfort et la bizarrerie soient accentués mais, c’est une sacrée compensation pour le grand absent du festival : David Lynch, dans lequel vraisemblablement on voit également des rabbits qui parlent avec les voix des Laura Harring et Naomi Watts.
Pour finir, avant de partir et découvrir Captivity, le nouveau Roland Joffé d’après un scénario de Larry Cohen, qui reprend à la manière de Saw, les codes du huis clos, et le film surprise de la soirée (Inland Empire ?), parlons rapidement de Storm, de Måns Mårlind & Björn Stein, un exercice de style qui s’inspire du jeu vidéo (une bonne partie est littéralement pompée sur Silent Hill) et qui reprend les formules de L´effet papillon (pour le beau gosse acteur confronté à un système face auquel il ne peut rien et les paradoxes temporels) et L´échelle de Jacob (la seconde partie du film se déroule dans un purgatoire où le personnage principal doit expier ses péchés). La balourdise du scénario mêlée à un contenu moralisateur et des effets clippesques tapageurs empêchent tout intérêt pour cette tambouille esthétisante. Dommage car le concept était passionnant.
