La fabrication de ce premier film de Thibault Emin a été une odyssée, puisqu’elle a nécessité 16 longues annuités (le réal est issu de département Réalisation de la Fémis, promotion… 2008). Tiré donc d’un lointain court-métrage du même nom, Else invente un monde étrange où tout se transforme, si bien que l’étiquette pratique de huis-clos paraît ici peu opérante. Situé dans un futur proche et non sans écho avec une pandémie bien réelle, le film plante d’abord la rencontre passionnée entre Anx (Matthieu Sampeur) et Cassandre (Edith Proust, de la Comédie Française). Lui est un BG socialement angoissé, elle est une pétulante infirmière qui pourrait faire tourner la tête d’à peu près tout le monde : voilà le film lancé sur la voie d’une irrésistible comédie romantique aussi rose bonbon qu’un clip de Superbus, mais comme pimpé par le talent plastique d’un Michel Gondry.
La chambre-dragibus d’Anx préfigure l’idée du refuge, tranchant avec ce monde extérieur bitumique qui pointe à la fenêtre, rapidement porteur d’une mauvaise nouvelle : un mystérieux virus éclate, menaçant chaque humain de possiblement fusionner avec n’importe quel objet. L’inanimé prend vie, le vivant s’inertise : afin d’endiguer la propagation du machin, les autorités imposent à la population de se confiner en évitant tout contact avec l’extérieur, la maladie pouvant être inoculée par un simple regard… Et le couple naissant de rejouer à la fois l’épisode 1 de la saison 3 de Nip/Tuck – celui où une femme obèse fusionne littéralement avec son canapé, faute de pouvoir s’en lever – et le drame oculaire d’Orphée et d’Eurydice, avec des réfs à Cocteau dans une étagère jamais bien loin. Le tout en essayant tant bien que mal de maintenir dans une même barque science-fiction, horreur du quotidien, film de deuil introspectif, romance mâtinée de touches post’apo, et comédie grivoise de voisins de palier…
Ne vous fiez donc pas au teaser corde-stridentes balancé par nos camarades d’UFO Distribution, sommés d’appâter abrasivement le chaland peu regardant du Ciné-Cité des Halles : 1 heure 40 durant, le film ne cessera de prendre la forme d’une mutation perpétuelle, imposant avec sa baguette magique (et avec une fraîcheur bienvenue) de nouveaux décors, de nouvelles textures sonores, de nouvelles ambiances chromatiques, touchant du doigt le petit exploit de ressembler à un film d’animation… Mais avec des acteurs excessivement bien dirigés, bien plus vivants que dans le tout-venant du cinéma de fiction d’aujourd’hui. Notons que le film étant arrivé à maturation en 2023, il est aussi probablement l’un des derniers à n’avoir eu que très peu recours à l’IA. Une petite révolution en même temps qu’un grand vestige, déjà… Puisqu’on vous dit qu’on tient là un film métamorph’ !



