« El Topo » et « La montagne sacrée » à Cannes: interview Alejandro Jodorowsky

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Alejandro est venu présenter les versions remasterisées d’El Topo et de La Montagne Sacrée pour électriser la Croisette. Ce devait être une table ronde, personne n’est venu sauf moi. C’est donc devenu un entretien one-to-one.

El Topo et La Montagne sacrée sont rediffusés pendant le festival de Cannes. Pourquoi ces deux films plus que Santa Sangre, par exemple, qui est certainement votre meilleur film et gagnerait autant à être connu ?
Alejandro Jodorowsky : En fait, ce sont deux films sur lesquels j’ai eu des problèmes avec Allen Klein, mon producteur de l’époque. Et ces problèmes remontent à trente ans. Depuis, on est redevenus amis. Son fils et sa fille ont décidé via des miracles techniques d’arranger ces deux films. Ce sont deux œuvres rares que l’on ne connaissait que dans des versions pirates avec des morceaux qui manquaient, des mauvaises couleurs… Bref, plein de défauts. Ils sont présentés à Cannes parce qu’ils sont remasterisés comme si c’était des films nouveaux. J’ai travaillé à new York pour donner aux films ce qu’à l’époque, je ne pouvais pas leur donner faute de moyens. Alors pour moi, El Topo et La montagne sacrée, ce sont deux grandes surprises parce qu’ils ressemblent à des films actuels.

Le fait qu’ils soient remasterisés aujourd’hui permettra-t-il une sortie en dvd ?
Exactement. Mais les producteurs désirent auparavant, et c’est normal, les ressortir au cinéma, ce qu’ils font avec de nombreuses ressorties. Actuellement, ils luttent pour acquérir les droits de Santa Sangre. Prochainement, ils ont prévu de les sortir dans des coffrets DVD avec en plus Fleur de Lys et Santa Sangre ainsi qu’une grande quantité de bonus. Logiquement, cela devrait sortir à la fin de l’année.

Comment vous situez-vous par rapport à l’industrie du cinéma aujourd’hui ?
Ecoute, comment te dire, je me sens comme un gladiateur plein de blessures. Et comme artiste, j’ai beaucoup souffert. Pour imposer ma vision des choses, ç’a été une lutte d’un demi-siècle parce que je me suis toujours senti différent. J’ai la fâcheuse tendance de faire des films avec mes tripes. Ça peut coûter très cher parce qu’on peut ne pas en revenir.

Mais aujourd’hui, vous avez des projets. Comment comptez-vous revenir à une heure de standardisation extrême ?
Je n’ai plus fait de cinéma pendant un certain temps parce qu’on considère que j’ai violé l’industrie. J’ai fait des films qu’elle ne produit et ne produira jamais. A chaque fois, je les ai fait par miracle. Et c’est un miracle s’ils sont ce qu’ils sont aujourd’hui. Une fois que l’industrie voit ça, elle me ferme les portes. Je ne suis pas rentable et je me situe plus comme un artisan et non un industriel. Si je voulais faire une merde érotique ou une merde avec un policier avec un pistolet dans la main et un coup de pied dans la tête, je le ferai tout de suite, mais je n’en ai pas envie. Tu ne peux pas imaginer le nombre de films avec des serial-killer que l’on a voulu me refourguer. Et que j’ai refusé, bien sûr. Je me souviens que pour Santa Sangre, j’ai mis cinq ans pour trouver l’argent et les producteurs fous qui voulaient se risquer. À l’époque, c’était Claudio Argento, le frère de Dario, qui avait produit le film. Là, ça fait deux ans que je cherche l’argent pour monter mon nouveau projet alors que des stars sont prêtes à tourner avec moi comme Nick Nolte, Santiago Ségura, Marylin Manson. Même avec leurs noms, je n’arrive pas à réunir les financements. Mais en persistant, je pense que j’y arriverai. C’est un travail fou de convaincre les banques, les télés, les producteurs.

Qu’est-ce que vous aimeriez changer ?
C’est simple : on ne veut pas d’un cinéma d’auteur; les films à la con, oui. Romantique, réaliste… Quand je pense que l’on reproche à mes films de ne pas être réaliste, excuse-moi mais qu’est-ce que je trouve ça emmerdant le réalisme au cinéma avec des réalisateurs qui vont te raconter des histoires comme t’en vois tous les jours. C’est comme les films avec les flics, l’action, les combats etc., je n’aime pas. Même si j’adore les mauvais acteurs de cinéma. Les baraqués qui font des grands gestes. Van Damme, j’adore. Et l’autre aussi qui fait des films comme lui, Steven Seagal. Je l’adore parce qu’il est incapable de bien jouer. Je trouve que c’est un magicien, il fait quatre mouvements de mains et il anéantit un gars. Je les trouve d’un comique irrésistible.

Qu’est-ce qui était différent à l’époque des Midnight Movies ?
Je suis le créateur des Midnight Movies et ça m’a surpris de le savoir parce que le phénomène est inconscient. Quand il passait El Topo, je me souviens de l’ambiance. Il y avait un nuage de marijuana dans la salle. Lorsque je devais présenter le film ou alors parler après avec les spectateurs, j’arrivais sur scène avec les mains pleines de joints. J’étais un dealer, tu vois. Ce qui était bizarre parce que je ne fumais pas. A cette époque, on devait penser qu’il fallait voir mes films dans un autre état.

Vous aimez beaucoup le cinéma de Guillermo Del Toro ?
C’est un ami. Il est plus jeune que moi donc c’est lui qui m’aime (rires). Il a voulu me connaître et dès que je l’ai vu, je l’ai adoré. Tu ne peux pas ne pas l’adorer. Je trouve qu’il a beaucoup de talent, mais ce qui m’a le plus plu, c’est son volume. Il a une personnalité excessive, délirante qui me plaît beaucoup. Je ne sais pas si c’est parce qu’il vient du monde de la bédé, mais nous avons une sensibilité similaire.

Quelles sont vos relations avec Marylin Manson ?
Tout a commencé un matin, c’est lui qui m’a appelé. Je ne le connaissais que par ses extravagances. Avec un monstre pareil, on ne peut que faire du cinéma. Il me dit qu’il adore La Montagne Sacrée, que ça l’inspire pour son look, ses clips et ses chansons et qu’il aimerait rendre hommage à ce film. Au fil de la conversation, il voulait que je vienne travailler avec lui. Il m’a invité à ses concerts à New York, à Paris. J’ai commencé à le cerner. C’est quelqu’un de respectueux, poli, intelligent. La chose bizarre avec lui, c’est qu’il est toujours maquillé. L’autre fois, je l’ai invité au restaurant, il était encore maquillé et les gens étaient comme des fous autour de lui. Ils le regardaient comme une belle créature. Même le jour de son mariage, il était maquillé. Je ne sais même pas si sa femme a couché avec lui lorsqu’il était démaquillé. Je suis sûr qu’il ne s’est jamais montré à nu même dans les moments intimes.

La seule fois où on l’a vu sans maquillage, c’était dans Le livre de Jérémie d’Asia Argento. Vous l’avez vu ?
Non. Sinon je m’en souviendrais. Il a enterré son père au Mexique qui alors portait un masque bleu de démon. Son père a, lui aussi, vécu avec un masque. Et ce qui était beau, c’est lorsque Marylin a embrassé son père, ils étaient masqués tous les deux. Lui non plus, on n’a jamais vu son vrai visage. Après tout, dans la vie de tous les jours, tout le monde est masqué.

La dernière fois que l’on vous a vu, c’était dans un documentaire sur Takashi Miike où vous expliquiez les connotations sexuelles visibles dans Ichi, the Killer (NDR. il comparait un coup de poing à un fist-fucking buccal). Vous vous en souvenez ?
Tout à fait. D’ailleurs, en ce qui concerne Miike, son dernier film 46-okunen no koi est excellent avec de nombreuses connotations sexuelles et des délires uniques. Je pense même qu’il s’agit de son meilleur film. C’est avec ce film que l’on va pleinement saisir qu’il s’agit avant tout d’un grand poète. Mais ce cinéaste est une rareté dans un système où on fait tellement de mauvais films. Il fait toujours n’importe quoi mais même quand c’est n’importe quoi, il y a toujours quelque chose de passionnant. Avec ce dernier film, il montre vraiment qu’il est le plus avant-gardiste de tous. Il a tout compris au cinéma.

C’est mieux qu’Audition, son meilleur film à ce jour ?
Je serai presque tenté de dire oui alors que j’adore Audition. C’est formidable quand elle lui coupe les pieds. Il y en a également un que j’aime assez qui s’appelle Fudoh dans lequel là aussi il y a une scène spéciale où une fille tire des fléchettes empoisonnées de son vagin. Zebraman aussi, il y a des détails sympas. C’est ça qui est fort avec son cinéma, c’est qu’il réussit à filmer des scènes marquantes qu’on n’oublie pas. Je me souviens aussi d’une séquence où deux hommes poursuivis vont à la plage, grattent le sable pour disparaître. Ce sont des idées de génie. Je pense qu’il vit de cinéma, donc ce qu’on lui donne, il fait. Mais il se fout complètement du qu’en-dira-t-on, de la critique… J’adhère à cet esprit. C’est un contestataire, non?

Comment aviez-vous travaillé la bande-son de Santa Sangre ?
La bande-son était une alchimie de sons et de musiques populaires. Je me souviens que pour le film, j’allais dans la rue au Mexique et je prenais des extraits de musique que j’entendais par les fenêtres ou qui étaient joués par des clochards. J’ai travaillé comme un ethnologue.

Pourquoi existait-il une telle scission entre les surréalistes et le mouvement Panique alors que les desseins étaient les mêmes, et plus précisément, pourquoi détestiez-vous Luis Buñuel ?
Attention, ce n’est pas que je n’aime pas Buñuel, car c’est un artiste honnête qui reste un exemple pour moi dans sa volonté de casser les poncifs. Ce que je n’aime pas chez lui, c’est sa technique cinématographique. De manière générale, le résultat est minable parce qu’il ne se donne aucun mal. D’un point de vue de mise en scène, ce ne sont que des plans fixes avec des personnages qui entrent et sortent d’une pièce. C’est assez lamentable à mon sens alors que Fellini est en revanche un vrai cinéaste.

Est-ce que la scène de l’enterrement de l’éléphant dans Santa Sangre vient des Tentations du docteur Antonio ?
Tu sais, je suis un bon spectateur de cinéma. Je vois au moins deux films par jour. Mais quand je fais un film, c’est tellement une question de vie ou de mort que je ne peux pas m’influencer de quelqu’un. Je me rappelle également que dans Le Cirque, il y a un enterrement de clowns. Au cinéma, je donne une importance capitale à la mise en scène, aux mouvements de caméra. Ce qu’il n’y a pas chez Buñuel mais attention, il n’y a pas que Buñuel qui soit blâmable à ce niveau. Si j’ai pu dire quelque chose de méchant sur lui, ce n’est pas sur son monde auquel j’adhère mais plus sur sa technique. Quand je vois ses films, je n’ai pas l’enchantement visuel que je désire, ce qui est selon moi indispensable à l’épanouissement intellectuel.

Où en est votre projet d’Abel Caïn ?
Je le décris souvent comme les fils d’El Topo parce qu’il s’agit de la suite directe. C’est malheureusement un projet trop onéreux. Pour l’heure, je me focalise sur un projet moins cher pour que je devienne rentable. Le budget pourrait s’élever à 12 millions de dollars et ce serait un grand spectacle. J’espère pouvoir le réaliser avant de mourir.

Et Triptyque ?
On ne l’a pas fait parce que le projet a été voué à l’échec. A l’origine, c’est un film de commande avec un serial-killer mais je voulais retravailler le script à ma façon. Et après, précisément parce que je l’ai retravaillé à ma façon, on ne l’a pas fait.

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