Edvard Munch, la danse de la vie retrace toute la carrière artistique du peintre expressionniste norvégien Edvard Munch qui s’étend de 1887 à 1901 et balance tout : l’enfance où il a failli mourir de tuberculose, l’alliance avec les artistes anarchistes, les recherches picturales, la réception du public, les critiques assassines, le rejet de la société bourgeoise, les drames amoureux, l’angoisse de la maladie, la malédiction familiale. Tout ça en 3h40. Préparez-vous à un maxi trip.
PAR ROMAIN LE VERN
En 1885, à Kristiana, Edvard Munch, vingt-deux ans, fréquente une communauté d’artistes réunies autour de l’écrivain anarchiste Hans Jaeger. Endeuillé depuis l’enfance par la mort de sa mère, puis de sa sœur, emportées l’une et l’autre par la tuberculose, Munch peint les reflets de ses angoisses les plus intimes. Peu après, il provoque un scandale en affichant sa liaison avec madame Heiberg, une femme mariée. Au cours de séjours à Paris ou à Berlin, il rencontre l’écrivain Strinberg mais aussi Manet ou Gauguin. Quand il expose ses œuvres La Jeune Fille malade et Le Cri, la critique puritaine et bourgeoise le taxe de fou…
C’est à la fin des années 60 que Peter Watkins découvre Edvard Munch au musée Munch d’Oslo et, bouleversé, tombe à la renverse. Une rencontre qu’il attendait depuis la nuit des temps : rencontrer une personne qui voit l’existence comme lui, qui soit en révolte contre le monde qui tourne con et les hommes qui s’y plient, qui vomisse l’establishment et abhorre la société bourgeoise. L’impact émotionnel de la rencontre est si violent qu’il y pense nuits et jours, tout en réalisant qu’il n’y a rien de pire que de manquer une rencontre dans sa vie – Munch est mort quelques décennies plus tôt. Le biopic de Edvard Munch sera pour lui, ce sera son cadeau d’une amitié qui n’a jamais eu lieu et il devra se battre pour le réaliser. Entre autres, quatre ans de laborieux pourparlers avec la télévision norvégienne.
Attention, ce ne sera évidemment pas n’importe quel biopic illustratif. Watkins ne connaît pas l’eau tiède et Munch serait mort d’en avoir bu. Comment être à la hauteur de cet artiste? En faisant comme si il l’avait connu, au moment où on ne lui avait pas encore brisé les ailes. En montrant ce qu’il voyait (pas comme les autres), ce qu’il ressentait (pas comme les autres). En suggérant aussi que tout ce qui était synonyme de joie chez les autres était synonyme de peur chez lui, parfois même jusqu’à l’automatisme. Regarder le monde avec ses yeux, c’est accepter qu’un ciel bleu soit un ciel en sang. Un baiser dans la nuque, une morsure de vampire. Un souvenir heureux, une atroce souffrance. La pulsion de vie, la pulsion de mort etc.
Au début des années 70, Peter Watkins, qui s’est régulièrement montré très grand (Punishment Park, La bombe), s’est exilé en Norvège pour une biographie du peintre expressionniste norvégien. Ainsi, de manière organique, il raconte Edvard Munch comme homme torturé à l’intérieur et Edvard Munch comme artiste inscrit dans le monde (les mouvements culturels et sociaux de son époque, soit la fin du XIXe siècle). Et obtient un documentaire inédit, comme exhumé du passé, qui serait pourtant incroyablement moderne, au long flux hypnotique. Un journal intime contaminé par une fièvre noire. Un tissu de réseaux superposés. Un labyrinthe de connexions, de signes et de mouvements infinis où l’agitation visuelle et sonore est abyssale. Watkins considère Munch comme un peintre mais aussi son double et donc un cinéaste dont chaque tableau constituerait un plan (Le titre Edvard Munch, la danse de la vie fait référence à la pièce centrale du grand cycle thématique que Munch appelle la Frise de la Vie).
Soumis au fameux syndrome de Stendhal, Watkins épouse jusqu’au vertige du Cri, s’empare de la rage et de l’effroi pour composer un dédale kaléidoscopique, bleu comme la mort, mental, compulsif, tenant formellement du film historique comme du clip ultra-moderne, où le génie créée, évolue, excelle puis s’éteint, aux prises avec les conventions de la société de son temps ravagée par le puritanisme, contrôlée par la religion, méprisant l’art et bridant l’expression par la censure. On y voit tout, des névroses aux ambivalences maladives de Munch qui, même dans ses quelques moments de bonheur (lorsqu’il embrasse une femme, en l’occurrence Mme Heiberg), ressent de la culpabilité (une vision de sa sœur morte revient le hanter) en passant par un aveuglement consistant à ne pas voir les marques d’affection de ses proches. Les angoisses et les traumatismes ne partiront pas seuls, ils reviendront tels des démons, comme des quintes de toux incessantes, scandant le film dont la structure quasi onirique se rapproche des boucles et des répétitions. Comment vivre avec eux? Comment exorciser ça? L’art semble une réponse si pratique, si trompeuse.
Edvard Munch de Peter Watkins demeure encore aujourd’hui un vrai film fou. Après tant d’années de PeterGreenawayeries, force est de reconnaître que personne n’a mieux filmé la peinture au cinéma. Au-delà de la rencontre cosmique de deux artistes défiant le temps et l’espace, ce météore peut aussi être vu comme un encouragement intemporel pour les artistes en crise, à croire en soi, à ne pas baisser les bras, à persister envers et contre tous, à conserver sa singularité, à cultiver exactement ce que l’on reproche. Entendez bien les huées. Lisez les critiques d’époque. Regardez comment le monde a évolué. Voyez ce qu’il reste de Munch et de ses créations enfantées dans la douleur.
Lars Von Trier, comme Peter Watkins, a été dévasté par Edvard Munch. Sans Edvard Munch, pas d’Antichrist, pas de Chaos…


![[DESPERATE LIVING] John Waters, 1977](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2018/09/desperate_living-1068x601.jpg)