Oubliez l’hymne mièvre de Paul McCartney et Stevie Wonder, ce truc dégoulinant de bons sentiments qui colle aux doigts comme un marshmallow tombé dans un cendrier. Jim Hosking, lui, prend la belle idée de l’harmonie raciale, la passe au mixer, y balance deux icônes réduites à des imbéciles heureux et sert le tout sur un plateau de nuggets végés. Résultat : un film qui ne parle ni de musique, ni de réconciliation, mais de deux types qui se défoncent, se balancent des vannes nulles et flottent sur une plage écossaise comme deux déchets de marée.
Nous sommes à Mull of Kintyre (en Ecosse), “quelque part en 1981”. L’océan gronde, le sable brille. Paul (Sky Elobar), bouche ouverte, l’air d’un saumon mal pêché, regarde l’horizon. Une barque lutte contre les vagues. Dedans, Stevie (Gil Gex), manteau léopard blanc, lunettes noires, charisme de chef mafieux perdu dans un mauvais rêve. Il accoste, traînant des valises couleur bordeaux ou peut-être du sang séché, difficile à dire. Ils échangent trois mots puis grimpent jusqu’à la bagnole de Paul, fièrement immatriculée “NUGG3TS”. Pourquoi Stevie est là ? Peu importe. Hosking les filme comme deux clowns usés, plantés dans un sketch qui ne finit jamais.
Et cette chanson ? Cette sucrerie pop censée incarner l’intégration ? Hosking s’en torche avec la délicatesse d’un bûcheron. Pas de critique frontale, juste un démontage minutieux par l’absurde. Montrer que croire à cette métaphore musicale, c’est déjà être à côté de la plaque.
Elobar ne se contente pas de jouer Paul McCartney : il joue Paul McCartney qui se joue lui-même, l’ego gonflé au formol, répétant qu’il est « le mignon, celui dont les filles raffolent » comme une pub pour lui-même datant d’avant la chute du mur de Berlin. On dirait un clone qui perd ses boulons. Face à lui, Gex s’en fiche complètement de ressembler à Stevie Wonder. Il grogne, éructe, ricanant comme un Père Jack alcoolisé, répétant « scottish cottage » avec l’énergie d’un homme qui vient de mordre dans un rat crevé.
Le récit ? Un fil de pêche usé qui se tend vers le néant. Paul chante les louanges de Linda pendant que Stevie exige qu’on lui catapulte des nuggets directement dans la bouche via une mini-rampe. Entre deux délires, ils se jettent nus dans la mer, exhibant leur humanité dans toute sa frilosité. Le jukebox musical promis ? Jamais livré. Le talent musical attendu ? Jeté dans les vagues avec le reste.
Hosking, perfide, se régale à dynamiter toute attente. Pas de moment “feel good”, pas de crescendo émotionnel, juste une suite de saynètes où le grotesque et le crade se disputent la première place. Quand enfin résonne la chanson-titre, elle est exécutée avec un tel degré de bêtise qu’on hésite entre hurler de rire ou appeler les secours.
Ce n’est pas un film sur McCartney et Stevie Wonder. Ce n’est pas un film sur la musique. C’est une étude zoologique sur l’idiotie humaine, menée avec l’enthousiasme d’un savant fou qui aurait remplacé son microscope par un bong. Deux légendes deviennent ici des enfants gâtés, affamés, vexés, irrémédiablement paumés. On sort du film comme on sort d’une soirée trop longue : le rire encore collé aux lèvres, mais avec l’impression qu’on vient de partager un taxi avec deux types qu’on aurait mieux fait d’éviter.
Et c’est là que Hosking frappe fort. En refusant la facilité, en brisant tout vernis glamour, il livre un film qui est à la fois un doigt d’honneur au biopic musical et une petite bombe dadaïste. Ebony & Ivory est peut-être débile. Mais c’est du grand art.



