« Eaux profondes »: critique du thriller érotique d’Adrian Lyne avec Ben Affleck et Ana de Armas

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Adaptation du roman éponyme de Patricia Highsmith publié en 1957 après celle de Michel Deville en 1981, Deep Water (Eaux profondes, en français) se présente comme un thriller psychologique et érotique centré sur le couple formé par Ben Affleck et Ana de Armas. Ce direct-to-VOD (disponible le 18 mars sur Amazon Prime) donne des nouvelles de son auteur: Adrian Lyne, réalisateur de Liaison fatale et L’échelle de Jacob, de retour 20 ans après son précédent film Infidèle.

Il n’y a rien de malveillant à souligner que Eaux profondes (Deep Water) a des airs de déjà vu. D’abord le genre: celui du thriller érotique, qu’Adrian Lyne a contribué à rendre populaire dans les années 80 avec 9 semaines ½ et Liaison fatale. Il a bien tenté de se diversifier avec L’échelle de Jacob, son meilleur film, mais les résultats au box office, jugés insuffisants, ont suffi à le ranger dans la catégorie des échecs, incitant le styliste anglais à regagner prudemment sa zone de confort pour ne plus jamais la quitter. C’est donc sans surprise que, 20 ans après son précédent film Infidèle, il est sorti de sa retraite pour transposer ce roman de Patricia Highsmith, précédemment adapté en 1981 par Michel Deville avec dans les rôles principaux Jean-Louis Trintignant et Isabelle Huppert, tout juste révélée par Coup de torchon. Il est intéressant de rapprocher les deux versions parce que Lyne semble avoir gardé la même approche que celle de Deville. À savoir ne rien révéler du passé de ce couple qu’on découvre au présent. Seul le contexte change. Vic et Melinda vivent confortablement dans leur grande maison de Louisiane avec leur petite fille. Lui a fait fortune grâce à la guerre (il a conçu les puces informatiques permettant aux drones de repérer leurs cibles et de les anéantir à distance). Il vit de ses rentes et passe son temps à vélo dans la forêt, quand il n’élève pas des escargots dans sa verrière. Elle collectionne les amants, sans se cacher le moins du monde. Jusqu’au jour où un amant disparaît. Puis deux.

Avant de se demander si le mari (qui cultive l’ambiguïté) est vraiment l’auteur des meurtres, ce qui signifierait que finalement, il est quand même un peu jaloux derrière son apparente placidité, il y a tellement de non-dits que la fiction est parfois difficile à avaler. Le spectateur en vient à présumer que le couple a dû se mettre d’accord sur cette liberté accordée à l’épouse, et que la nécessité d’élever leur petite fille est une excuse pour rester ensemble. Autrement, ils n’ont l’air d’avoir plus rien à partager. Depuis Knock knock de Eli Roth (2015), on ne peut pas dire que l’hispano-cubaine Ana de Armas soit une révélation (elle était encore récemment responsable d’une des meilleures séquences du dernier Bond), mais elle est réellement spectaculaire ici en épouse nymphomane qui semble avoir puisé chez Marylin Monroe un mélange d’innocence joyeuse et de détresse. Ben Affleck fait bien le job, dans un registre qui rappelle, au moins au début, son personnage vaguement fourbe et veule de Gone Girl de David Fincher. Sam Levinson a donné un coup de main au scenario, et on peut imaginer que sa contribution a surtout consisté à polir les dialogues. Peut-être qu’il a aussi recommandé Jacob Elordi (Nate Jacobs dans Euphoria) pour jouer un des amants de Melinda.

À l’exception de quelques plans tape-à-l’œil, Adrian Lyne ne cherche plus à épater comme il le faisait il y a quelques décennies. Mais à 80 ans passés, il arrive à filmer le script avec une précision qui n’a rien de candide. Son pari de mise en scène consiste à maintenir le spectateur dans une zone d’incertitude qui lui fait se demander sans arrêt pourquoi ces deux-là restent ensemble, et pourquoi le meurtrier n’est jamais attrapé, malgré les multiples indices qu’il laisse partout. Le seul qui menace un tant soit peu de l’exposer, est l’écrivain incarné par Tracy Letts (le scénariste du Bug et de Killer Joe de William Friedkin, parfois acteur comme dans Le Teckel de Todd Solondz), qui joue tellement bien son rôle de justicier obsessionnel qu’il en devient détestable. Et s’il n’y a quasiment pas un flic dans le film, c’est parce que le sujet n’est pas le crime en soi, mais pourquoi il est commis. Il apparaît que les meurtres sont conçus comme des messages destinés à l’épouse en reflétant son propre comportement: elle agit aux yeux de tous, et en toute impunité. Le meurtrier opère pareillement, parce que c’est la seule façon qu’il a trouvé d’attirer son attention. C’est le sens qui se révèle de justesse en conclusion de cette fable immorale dont la désinvolture éclipse quand même la noirceur. G.D.

18 mars 2022 sur Amazon Prime Video / Thriller, Erotique
De Adrian Lyne
Par Zack Helm, Sam Levinson
Avec Ben Affleck, Ana de Armas, Tracy Letts
Titre original Deep Water

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