Un: Antares, 2: Capella, 3: Canopus, 4: Arcturus, 5: Agreetor, 6: Anektor…
Une gamine trop maquillée saute à la corde tout en comptant toutes les étoiles à perte de vue. Maison mal éclairée, charogne au loin. Et c’est sur cette performance éreintante et bizarroïde que Drowning by Numbers commence, où Peter Greenaway signe le jeu de l’oie fait film: car de jeux, il en sera question, de pions qui tombent, et de vainqueurs. C’est à une époque indéterminée, au fin fond du Sussex, que va s’incarner la plus curieuse chute de dominos humains: une nuit, un poivrot rentre chez lui, bien accompagné, et entend prendre un bon bain dans le salon. Cissie, son épouse, las de ses cornes sur la tête et de la voix glaireuse de son compagnon, profite de son état d’ébriété pour le noyer. Peu après, le coroner du village (Bernard Hill, futur roi Théoden du Seigneur des anneaux, en daddy savant et frustré) est contacté pour falsifier les papiers du mort et faire croire à un accident. Mais tout comme dans Meurtre dans un jardin anglais, celui-ci entend bien faire son «draughtman’s contract» à lui: profiter des charmes de la veuve en guise de récompense. Elle accepte, mais se dérobe… On découvre alors la descendance de l’élégante meurtrière: une femme de businessman insatisfaite et une jeune nageuse en vue de se marier. Croyez-le ou non, elles aussi trouveront le moyen de noyer leurs maris, tout en tissant à leur tour un pacte avec le coroner.
Autour de ses règlements de compte aquatiques, tout un univers se dessine: le paysage est peuplé de chiffres, et plus précisément d’un décompte jusqu’à 100 que Greenaway a dissimulé dans les décors, et on ne cesse d’évoquer tout le long du film des règles de jeux plus ou moins inventées. Conçu comme un alter ego adolescent du réalisateur, un jeune garçon célèbre n’importe quelles morts par des feux d’artifices, compte ses sauts du toit quand il ne s’agit pas des feuilles d’un arbre… et pourquoi pas des poissons dans l’océan! Sous ses airs de films de mathématicien plombant, Drowning by Numbers est une farce macabre pensée avec le cerveau et la braguette, où l’on discute très tranquillement nécrophilie, où l’on rit aux enterrements et on baise devant des vaches mortes. Peut-être un poil moins dans la démonstration trash que son successeur Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant, mais avec des personnages néanmoins animés des mêmes pulsions: l’envie d’avoir envie, de sexe… ou de mort.
Même dans sa variation de la femme fatale, Greenaway s’amuse et détourne: toutes les trois tuent leur mari d’un geste, que dire, d’un réflexe, mais ne pourront s’empêcher de les pleurer durant un instant. Si la plus âgée est trompée sans vergogne, la seconde s’exécute par frustration (une glace trempée nonchalamment dans le sexe ne remplit pas le quota du devoir conjugal), et la troisième… semble à peine savoir pourquoi. Liaison torride (elle préfère la sodomie au missionnaire par… claustrophobie!) pour mariage trop pressé (avec un David Morrissey encore loin de son rôle de sénateur dans la série The Walking Dead)? Ou tout simplement pour clôturer l’addition commencée par ses pairs, puisque tout est question de calculs ici? Jusqu’au point final, acte de foi romantique et machiavélique comme Greenaway savait si bien les emballer (l’expérience finale de ZOO, les repas interdits du Cuisinier… ou de Baby of Macon…). S’il faut mourir, autant bien mourir, non?
King Michael Nyman, indissociable de Greenaway, compose de nombreuses ritournelles comme autant de valses à mille temps, qui ne cessent de se succéder au fil des séquences farfelues et tragiques. La campagne anglaise, entre bazar et cloaque, paraît tantôt si vraie, tantôt résolument irréelle, entre ces champs brûlés à la lueur du soir, cette maison légère comme une voile battue par les vents, cette villa peuplée d’insectes et de fruits semblable à un tableau de maître, ce château d’eau crevant la nuit à la façon d’une construction hantée: si certains vous disent que le cinéma Greenaway a vieilli, ils ont tort, et ce Drowning by Numbers en est bien la preuve. D’ailleurs, ces énumérations zinzins, la sensation de contempler un livre pop-up doux et bizarre, cette obsession pour l’amoncellement (d’objets, d’histoires), cette symétrie… T’as pris des notes, Mister Wes Anderson là, non? J.M.
1 juin 1988 en salle | 1h 58min | DrameDe Peter Greenaway | Par Peter Greenaway Avec Joan Plowright, Juliet Stevenson, Joely Richardson |
1 juin 1988 en salle | 1h 58min | Drame


![[ORGASM MARIKO] Fumihiko Katô, 1985](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2024/03/ORGASMMARIKO.png)