Gregg Araki a marqué les années 90 avec sa trilogie teen trash où des adolescents cherchaient à fuir les monstres autour d’eux et leur mal-être existentiel. Le plus célèbre des trois reste Doom Generation. Un film Nine Inch Nails avec du sexe, de la drogue et de la violence. En son temps, un choc.
Première image de Doom Generation: un mec (James Duval) danse en boîte sous une lumière stroboscopique, sur le morceau Heresy de Nine Inch Nails. Plus loin, dans des décors bleutés et rougeoyants, une fille (Rose McGowan), cigarette au bec, attend, elle oblige le mec, son mec, à quitter les lieux. Sur le parking, ils tombent sur un gars, sorte de cow-boy impulsif et provocateur (Johnathon Schaech), démon du désir qui va réveiller chez elle et lui tout plein de sentiments équivoques… et faire sauter la tête d’un vendeur dans un magasin.
Ainsi roule le road-movie de Doom Generation, une vraie quête identitaire au doux parfum de nihilisme (no future, mes frères et sœurs) où des post-adolescents blasés, pas totalement en phase avec l’existence, attendent de se confronter au mal (le vrai) pour passer la seconde, et pourquoi pas grandir. Le récit, qui part rapidement en vrille, pourrait tenir sur un bout de confetti, mais peu importe: à travers cette expérience plus sensible que rationnelle, il s’agit de tout faire exploser en compagnie de nouveaux Bonnie & Clyde (on change le schéma hétéro par un trio bi) overdosés à la culture MTV-junk food. Araki tranche avec les us et coutumes du sempiternel teenage movie en vigueur dans les années 90 pour piocher du côté des standards du cinéma américain des années 50 (Gun Crazy) ou 70 (Les tueurs de la lune de miel).
Doom Generation, c’est l’étape d’après, avec du rose bonbon inondé de noirceur. Un voyage procuré par une drogue dure. Un trip en enfer impardonnable et inexorable. De quoi faire grincer des dents, comme Araki nous le confiait en interview: «Doom Generation a déchaîné les passions entre les archi-pour et les archi-contre. Robert Ebert avait écrit dans un livre que Doom Generation était le pire film de tous les temps. Ça m’avait fait hurler de rire qu’il ait pris la peine d’écrire ça dans un livre alors que ça n’avait rien à voir avec le sujet de départ. D’ailleurs, c’est depuis cette période que je n’attache plus de réelle importance aux critiques.» Pas facile, il est vrai, d’encaisser une scène finale très douloureuse pour le pauvre James Duval qui a retrouvé depuis, que l’on se rassure, un appétit sexuel et le goût des fantasmes (Nowhere, et son ouverture).
Gregg Araki a vu en James Duval le nouveau Joe Dallesandro chez Paul Morrissey et l’a propulsé lui aussi dans une trilogie provoc. Une teen trilogy apocalyptique, pour être précis, initiée par Totally F***ed Up, poursuivie avec ce Doom Generation et conclue avec Nowhere, en quête d’un néo-kitsch mixant vidéoclip, porno et sitcom. Duval incarnait alors cette figure de pureté perdue dans un monde ordurier et absurde à la Lewis Carroll entre rêve et réalité. Il était ce Candide rebelle et marginal, paumé chez les monstres américains (il suffit de voir à quel point le monde peut être surprenant comme hostile) et pourchassé par les fantômes de l’intégrisme.
Avec le recul, on se demande si Araki n’a pas fait Doom Generation juste pour répondre à cette question: comment peut-on aimer et désirer dans un monde en proie au chaos qui écrabouille les innocents et les romantiques? Dans sa peinture acide d’une génération no future qui n’arrive plus à vivre à fond ses fantasmes, Araki semblait porté par l’espoir de tout mettre à sac tout comme il annonçait une vraie désillusion de la fin des années 90.
Après le bug de l’an 2000, que restera-t-il de nous face au mal invincible, ces réacs et autres monstres s’élevant contre toutes les libertés? Que faire? Réponse d’Araki: des films! Continuer à en réaliser, des choquants et des cools pour provoquer les esprits étriqués et faire du cinéma comme une arme, bien aiguisée, envers et contre tous. À chaque fois, en regardant ses films, on éprouve la même euphorie irrésistible, parce qu’on aimerait tant que le monde ressemble à un film de Gregg Araki. Puis lorsque ça se termine, c’est la même descente mélancolique, parce qu’on sait que c’est impossible…
15 novembre 1995 en salle | 1h 25min | Comédie dramatiqueDe Gregg Araki | Par Gregg Araki Avec James Duval, Rose McGowan, Cress Williams |
15 novembre 1995 en salle | 1h 25min | Comédie dramatique


