Notre journaliste Sina Regnault a arpenté Los Angeles pour un grand road-trip cinématographique. Première escale: Mulholland Drive, sur les terres de David Lynch. 2e partie.
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Episode 3: Avant l’enfer, le réconfort

On avait quitté Rita sur Vista Street, alors qu’elle marchait en direction du sud, vers La Brea. Depuis, elle a fait son bout de chemin, et a rejoint les appartements de Coco. Du moins, elle est allée jusqu’à l’entrée de l’immeuble. Dans le film, on peut la voir qui s’endort devant les portes de la maison, planquée dans les buissons. Le lendemain, Betty la découvre sous la douche, alors qu’elle vient tout juste d’emménager. Elle ne le sait pas encore, mais il s’agit là de son avant-dernière demeure dans la cité des Anges. En arrivant chez Coco, Betty a toujours ce regard excessivement émerveillé, et ce, même en voyant une merde de chien dans la cour.





Le bâtiment où elle se trouve est connu à Los Angeles sous le nom sophistiqué de «Il Borghese». Un complexe d’appartements situé sur North Sycamore, près de Hancock Park. La maison Borghese, construite en 1929, a été conçue par l’architecte Charles Gault. Bien que français, ce dernier s’est directement inspiré du style espagnol du XVIIe, notamment en construisant une cour intérieure similaire à celles qu’on peut trouver dans le sud de l’Espagne. En un sens, c’est là toute la magie du maelström culturel américain: le français, l’espagnol, l’italien, réunis par tourbillon, pour l’amour de l’art.
L’immeuble ne s’appelle pas «Il Borghese», par hasard. Il fait référence à une riche et puissante famille de l’aristocratie romaine, connue, entre autre, pour sa concurrence avec la famille Médicis, et dont la digne héritière sur terre semble être nulle autre personne qu’Ann Miller: Madame Lenoix, dans le film. Catherine, «Coco» pour les intimes. Miller dans toute sa splendeur. «Je parie cent dollars que vous êtes Betty», est la première réplique de cette légende. C’est après l’avoir aperçu, fortuitement, dans une salle de cinéma de L.A. que David Lynch lui aurait proposé le rôle. Un rôle fait sur mesure. Qui d’autre qu’une ex-MGM, ex-RKO superstar, pour interpréter le rôle de Coco, la tenancière du 1612 Heavenhurst? «Oui, c’est cela. Vous êtes Madame Lenoix, n’est-ce pas?», lui répond Betty.

Moins de cinq secondes plus tard, Coco se met à hurler contre un certain monsieur Wilkins qui a laissé son chien faire ses besoins dans la cour. Le genre d’événement futile qui arrive souvent dans les films noirs, pour ponctuer les dialogues. Et souvent situés dans des petites cours intérieures, avec des fontaines au milieu. Une autre observation que j’ai pu faire pendant ma visite a été de voir à quel point les angelinos étaient fans de leurs chiens. Ils laissent leurs traces partout. Et Monsieur Wilkins en est la preuve vivante, bien que fictive. Lorsque Coco gronde monsieur Wilkins, il faut s’imaginer qu’elle a un long bagage d’histoires de crottes à raconter à Betty. Cinquante années d’expérience d’animaux de compagnie. Quoi qu’il en soit, une fois passée la crotte, Betty est heureuse de découvrir son nouvel appartement, celui que lui prête sa tante. Tante Ruth. Elle porte beaucoup d’espoirs en elle, et souhaite qu’elle fasse la fierté de la famille. On l’imagine aisément, du haut de sa fortune, montrer à ses amies les exploits de sa nièce, sur le petit écran. Dans une autre vie, on aurait sans doute eu le droit à cette scène, filmée par un David Lynch sous contrat avec ABC, pour le Mulholland Drive TV show.
En attendant, les portes de l’appartement se sont ouvertes, et la future star est ravie, car l’intérieure est très chic. Betty est d’autant plus heureuse de découvrir son appartement qu’elle y découvre, pour la première fois, le corps nu de Rita. Une bien bonne surprise. Si vous êtes curieux, pour se rendre au «1612 Heavenhurst», rien de plus simple, il suffit de prendre la direction du New Beverly Cinema, de sortir de la salle, et d’aller à gauche. Une fois arrivé à une intersection, vous y verrez un panneau bleu, avec écrit dessus: «N Sycamore Ave». C’est facile à retenir: surtout pour les fans de David Lynch. Le nom fait penser à «Sycamore Trees», la chanson interprétée par Jimmy Scott, dans Twin Peaks: Fire Walk With Me. Sur cette avenue, vous trouverez de l’érable sycomore. Une variété qui existe un peu partout à Los Angeles. Les allées de la North Sycamore Avenue en sont garnies. Le plus intéressant à propos de ces arbres est sans doute le fait que la ville ne les taille pas. Comme la plupart des autres variétés, d’ailleurs. On a donc la chance d’apprécier la vue de magnifiques et luxuriantes frondaisons, à chaque balade que l’on fait. Plus loin, vers l’ouest, on trouve des sapins Douglas. La variété préférée de l’agent Dale Cooper.
On ne dirait pas comme ça, mais beaucoup de choses importantes se passent au 450 North Sycamore Avenue. Littéralement, la clé de l’intrigue de Mulholland Drive est aperçue pour la première fois à cet endroit. Pour aider Rita à recouvrer la mémoire, Betty lui suggère de chercher une pièce d’identité dans son sac à main: elles y trouvent un paquet de dollars et une étrange clef bleue. À la suite de quoi, Rita fait confiance à Betty pour gérer le déroulement de toutes les opérations qui vont suivre. Au début de Mulholland Drive, on lui confierait le bon dieu sans confession. Il y a au moins seize raisons pour lesquelles on est tenté de faire confiance à Betty. La première étant qu’elle se montre clairement empathique, et intéressée. De plus, même si elle vient de débarquer de son «Deep River, Ontario» natale, elle semble bénéficier d’une immunité à toute épreuve contre les ondes négatives et toxiques qui règnent dans la ville.


Lorsque Betty appelle la police pour se renseigner, c’est elle qui propose de mener l’enquête à la manière des vieux films policiers, avec la même nonchalance que dans Vous ne l’emporterez pas avec vous de Frank Capra, par exemple. C’est elle qui range l’argent dans le placard – elle qui propose de sceller l’alliance par une poignée de mains, et également elle qui choisit la cabine téléphonique du Winkie comme meilleur endroit pour passer un coup de fil à la police. Rien de ce que fait Rita n’est réellement de son propre chef. En arrivant devant la cabine, elles sont filmées depuis le reflet des vitres du Winkie, et c’est à la caméra de se reculer pour inclure le couple dans le plan. Derrière Betty, Rita se tient debout comme un personnage secondaire, immobile, attendant patiemment que la star finisse son puzzle. Il faut l’avoir vu: le contour de la cabine téléphonique est bleu. De même que celui de l’indication «Entrance», qu’on voit à l’écran, pour la deuxième fois, après la scène du «Evil Hobo» (le clochard diabolique) – caché derrière le mur du restaurant.
À l’intérieur du café, une serveuse du nom de Diane prend leur commande. Cela déclenche chez Rita le souvenir du nom de «Diane Selwyn». De retour à l’appartement, elles appellent la seule femme qui porte ce nom, dans toute la région de Los Angeles. C’est pendant ce moment surréaliste que Betty dit la phrase suivante: «C’est drôle de s’appeler soi-même au téléphone». En entendant la voix du répondeur, sûre d’elle, Betty affirme que le mieux à faire est d’aller voir sur place. Rita n’autre d’autre choix que de lui faire confiance. Vient ensuite la scène de l’audition, puis, Betty rentre, et repart illico avec Rita, direction les appartements «Sierra Bonita». Quant à moi, j’ai quitté le Sunset West pour un hôtel situé à Silver Lake, le quartier où a grandi Lloyd Hopkins (James Woods) dans Cop. Le fameux film de flic de James B. Harris, adapté de l’œuvre de James Ellroy, et à l’intérieur duquel un flic découvre un cadavre dans un motel d’Hollywood, qui s’avère être nul autre hôtel que le Saharan Motor Hotel, connu aujourd’hui sous le nom de «Sunset West». À quelque trente-cinq années d’écart, j’ai quitté les lieux au bon moment. Je suis passé à ça de découvrir le corps moi-même. Ça fait froid dans le dos. Silver Lake est plus joli qu’Hollywood. Le parc Griffith, situé à côté, est un havre de paix, avec une diversité animale étonnante.







Episode 4 : Numéro 12: Diane Selwyn. La fin.
Rita et Diane ont donc pris un taxi, et m’ont rejoint à Silver Lake. Elles sont passées par Beverly, puis Griffith Park Boulevard. Le même chemin que j’ai emprunté en voiture. Dans le film, la caméra filme la route pendant un instant, avant de dévoiler les appartements de Sierra Bonita. Un hameau fait de bois et de granite, vieux de cent ans, et où Walt Disney avait l’habitude de travailler. Chaque appartement ressemble à une petite maison, coincée dans le temps. Les souvenirs de deux univers fantastiques différents entrent en collision. Et l’imaginaire collectif est à cheval entre deux mondes. En faisant le tour, à pied, on se rend compte que Rita et Diane sont effectivement passées par derrière, pour entrer dans la résidence. Ce que j’ai hésité à faire, d’ailleurs, pour aller prendre mes photos. Devant le 2900 du Griffith Park Boulevard à Silver Lake, une Lincoln ressemblant étrangement à la limousine des Castigliani était stationnée. Toutes vitres teintées. C’était la deuxième fois du séjour que je voyais cette voiture.
La première fois, c’était devant le Norms Restaurant, un vieux diner. Dans Mulholland Drive, Justin Theroux s’énerve à chaque fois qu’il voit cette voiture. De plus, la Lincoln était garée au même endroit que la voiture des mafieux – ceux que Rita souhaite éviter à tout prix. Sur cette photo, vous pouvez apercevoir son double, vingt ans après. Les appartements de Sierra Bonita sont exactement comme dans le film. L’extérieur n’a pas changé, avec ses belles allées, ses arbustes, et ses plantes qu’il faut enjamber pour accéder aux appartements. Devant la porte du numéro 12, le couple n’ose pas sonner. Elles le font quand même, et la personne leur dit qu’elles doivent rendre au numéro 17. Il y a un côté un peu féerique dans la manière qu’elles ont de se tromper, ainsi, et d’explorer plusieurs appartements. Le zigzag de la caméra accentue cet effet. Dans une production de Walt Disney, le couple serait sans doute passé par une bonne dizaine d’étapes, tout en découvrant une quantité d’univers magiques, avant d’arriver au bon endroit. Avec David Lynch, ça a été plus simple. L’intérieur de l’appartement a tout de suite dévoilé son mystère. Une fois passée les portes, Rita et Diane ont tout de suite découvert un cadavre. Le corps puant d’une jeune femme, blonde, inanimée, dégageant une odeur si épouvantable, et si infecte, que la caméra elle-même se met à trembler. La vision du cauchemar est à ce point atroce que la musique de Badalementi peut provoquer chez certains un ancrage. Dorénavant, il n’y a plus de retour en arrière possible. Plus aucun lien, non plus, entre Betty et Rita. L’histoire s’arrête là. Terminé.






Episode 5: Winkie’s Inferno
La première semaine après avoir loué une voiture, je n’étais pas rassuré. Ça tournait dans tous les sens au feu rouge. Rien que d’y repenser, j’en ai des frissons. Il faut bien une semaine pour s’y habituer, et deux pour ne plus paniquer à chaque intersection. Il y a beaucoup de voitures, et peu de radars. Les gens roulent vite, et mal. Le premier jour, j’ai emprunté par erreur l’autoroute de Glendale. En la descendant, j’eus la surprise de tomber sur une course-poursuite entre le LAPD et un véhicule suspect. Au départ, je n’avais pas compris de quoi il s’agissait. J’ai commencé par voir un hélicoptère faire des rondes, en volant drôlement proche de la route, au point où le bruit de son moteur couvrait le son de mon autoradio. La raison pour laquelle il faisait des cercles, comme ça, était pour réduire sa vitesse, et suivre au mieux l’action qui se déroulait en bas. Le temps que je comprenne sa manœuvre, une bonne dizaine de voitures de police se sont mis à débouler sur ma droite. D’abord en me dépassant, puis en fonçant vers une bretelle de sortie. Visiblement, elles ne faisaient que passer, pour un court instant, avant de regagner une zone déterminée. Comme dirait Alicia Silverstone dans Clueless: c’est en sortant indemne de la voie rapide que l’on peut comprendre l’importance capitale de l’amour. Je ne sais pas si c’est vrai, en revanche, et ce dont je suis sûr, c’est qu’après cela, j’avais décidé de prendre les petites routes pour me rendre à Gardena, ma prochaine étape.

Il y a quatre scènes qui se passent au restaurant Winkie dans Mulholland Drive. La première arrive juste après que Rita s’endorme. On y voit un homme faire l’expérience la plus terrifiante de sa vie. Vient ensuite la scène du coup de téléphone à la police. Puis, Betty demande à un tueur à gages de s’occuper de Rita.
La première scène du Winkie arrive sans raison apparente. À la fin du film, on comprend pourquoi elle survient à ce moment-là, car Rita s’endort, au même moment, à l’autre bout de la ville. Le gars voit un visage en rêve, et espère ne jamais le revoir en dehors. On est dans la psyché de Betty. À cet instant précis, alors que le film vient de commencer, aucun spectateur ne peut s’enorgueillir du fait d’avoir tout compris. La quatrième et dernière scène estampillée «Winkie» montre le Evil Hobo, dans sa ruelle, en train de tripoter une boite bleue.
South Los Angeles, une froide journée de décembre. Pour ne pas tenter le diable, j’avais donc décidé d’éviter l’autoroute, et de prendre les petites routes. Cela dit, South Western Avenue mène tout droit jusqu’en enfer, en descendant vers le sud. En général, les gens qui prennent cette route le font pour deux raisons: soit pour aller à Park Mesa Heights, soit pour visiter la prison d’État de Folsom. Le changement de décor est captivant. On passe d’une ambiance à l’autre, tout en allant progressivement s’isoler de toute activité. Les mini-centres, ou «mini-malls», qui font la dynamique du nord de la ville, disparaissent les uns après les autres. L’atmosphère s’alourdit, et la seule mythologie connue est celle du crime et des gangs. Sur la route, si vous le voulez, vous pouvez vous arrêter au croisement de Normandie et Florence, là où les émeutes de Los Angeles de 1992 ont débuté. En passant devant, il avait plu, et le ciel était lumineux comme après une explosion.
Pour rester dans l’ambiance, j’avais donc mis une musique de gangster: «Dogg Pound Gangstaz», du groupe Tha Dogg Pound. À la fin de la chanson, je me souviens avoir entendu le DJ W Balls faire, entre deux insultes, un rappel de la météo locale: «Its slippery out there (…), so y’all drivers slow down, be careful that you dont run into nobody. ’cause you know: people in California can’t drive». Avant que se termine Mulholland Drive, Betty aussi se prend pour une gangsta. Quand elle décide de faire assassiner sa rivale, le mal est déjà fait. Cela dit, il est intéressant de constater, sur place, que le Winkie’s Restaurant, placé sur Sunset Boulevard dans le film, est en réalité situé en plein coeur du ghetto, à un battement d’ailes de Compton. Un emplacement qui rend encore plus crédible la « Dark Betty », ou, devrait-on plutôt dire : la «Gangsta Betty». Diane S. From the South. C’est en partie pour cette raison que David Lynch a choisi ce restaurant, et pas un autre, plus au nord, comme le Norms Restaurant, ou le Astro, qui auraient pu être des solutions de facilité, compte tenu de leur proximité avec les studios Paramount. Interrogé par le L.A. Times, à l’époque, Lynch dit avoir trouvé le Winkie par hasard, en roulant, et en se laissant porter par les ambiances successives qui se déroulaient devant lui.










15h30
En arrivant au 1016 West El Segundo Boulevard, je constate que le Caesar’s restaurant est en fermeture définitive, à la suite d’une faillite. Je réalise que je ne pourrais donc pas vérifier si la serveuse s’appelle effectivement Diane. Dommage. Mais bon, ce n’est pas grave. Après tout, je m’y attendais un peu. Beaucoup de lieux ont fermé dans le sud de Los Angeles en vingt ans, et encore plus depuis ces deux dernières années. Je me gare et prends mon appareil photo. Bien que son nom ait été modifié pour le film, la vision du panneau «Ceasar’s», tendu, et pointé vers le ciel, fait son effet. Le soleil sublime son jaune naturel. C’est un diner typique du mouvement Googie des années quarante et cinquante. Et un chef-d’œuvre du genre. Là où l’inscription «entrance» était située, il y a maintenant des planches de bois, pour condamner l’entrée. Mais les vitres sont là, intactes. On peut voir l’intérieur. La cabine téléphonique, elle, a disparu, emportée par le temps. Mon premier réflexe est de me diriger vers les marches, situées sur le côté, pour les filmer. Avec le même angle subjectif que la caméra de Lynch, je filme la descente de Patrick Fischler, jusqu’au parking, avec, au loin, le fameux mur. Le mur du jump scare. Je le vois qui s’approche, devant, et derrière la caméra. Sur le chemin, je réalise que j’ai laissé la portière de ma voiture ouverte. Tant pis, je préfère ne pas m’arrêter. Il y a du vent. Bien plus de vent que dans la scène du film. La végétation autour bouge. Les bourrasques font tordre les branches des arbres, de sorte que leurs ombres me renvoient de bienheureuses illusions. Au bout du sentier, les motifs géométriques de la ruelle annoncent un espoir, pendant une fraction de seconde, mais le visage est absent. Et le restera sans doute à jamais.


23h45
Le soir, je ressors pour m’imprégner de l’ambiance du quartier. C’est désert. Le même désert que celui observé dans l’avion. La ville de Compton dort. Elle ressemble à un lieu-dit, qui aurait échangé sa place contre le souvenir de lui-même. Aucune animation, aucune lumière, rien que des petites maisons dans la nuit. Celles que les promoteurs immobiliers rêvent d’acheter à prix réduit, et cash. «We Buy Houses. Cash for your home». Leurs slogans sont visibles partout. Les seuls magasins ouverts dans cette zone sont des Liquor Stores. Il y en a un, d’ailleurs, juste en face du Ceasar’s. Je peux le prendre en photo facilement, tout en restant invisible, dans l’obscurité. En retournant au Winkie, je me suis dit qu’il était de bon ton d’aller vérifier si le Evil Hobo ne s’y trouvait pas. Peut-être que lui, ou son doppelgänger, allait faire son apparition. On ne sait jamais. Ça n’a pas été le cas. Pourtant, j’aurais bien aimé. Dans l’une des dernières scènes du film, on peut le voir, à demi éclairé, assis sur une pile de déchets, en train de farfouiller dans les souvenirs de Betty. Il bazarde ensuite la boite bleue, d’où s’échappe les corps miniaturisés d’Irene, et de son mari – accompagnés par des ricanements sourds et diaboliques. Les deux retraités reprennent ensuite leur taille réelle, et les rires se transforment en cris. Leur apparition fait tellement peur à Betty qu’elle se suicide.


Je me trouve maintenant devant le restaurant, pour la dernière fois du voyage. À l’intérieur, le mobilier est éclairé par les phares des voitures passantes, et les néons du Liquor Store. L’emplacement des tables, des chaises, et du reste, ne semble pas avoir bougé depuis 1999. On a l’impression que tout a été abandonné sur place, comme après un grand malheur. Il y a encore des tasses, des assiettes, un micro-onde, et des plateaux repas. Dans une vidéo du making-of, on peut voir une assistante de David Lynch renverser un plateau de vaisselles, exprès, pour effrayer Naomi Watts. En balayant mon regard, devant les vitres du restaurant, à ce moment-là, c’était comme si personne n’avait pris la peine de ramasser après le tournage. Je pouvais également voir les places où s’étaient assis Naomi Watts, Laura Harring, et David Lynch. Ça m’a bouleversé. Je n’avais jamais rien vu de tel.
Les images du film venaient, fugitivement, puis repartaient, en laissant derrière elles, le plaisir exalté de la reconnaissance. Quelque part, la réalité matériellement observée, laissait place à une réalité évoquée, songée, insaisissable, pour me donner un sentiment esthétique très puissant. Ghost Echos? Probably. Car, vous le savez maintenant: No Hay Banda. Tout ceci n’était qu’une illusion.

Silencio. S.R.



