Avec 19 longs-métrages au compteur, Kim Jee-woon, 59 ans, est un réalisateur qui retravaille les grands genres du cinéma avec une versatilité impressionnante. Parallèlement à la sortie de son Cobweb, trois de ses films sont visibles au cinéma dès ce mercredi, deux films déjà sortis (Deux Sœurs et A Bittersweet Life) et un inédit (Foul King). On a demandé au documentariste Yves Montmayeur, qui a animé la masterclass du réalisateur au dernier Festival de Gérardmer, comment fonctionne ce cinéaste coréen décidément surprenant.
«Avant d’être cinéaste, Kim Jee-woon a d’abord été cinéphile. Dans la Corée du Sud des années 80, tous les réalisateurs de cette nouvelle vague coréenne comme lui s’abreuvent de tous les films possibles. Et ce sont essentiellement des films japonais et européens – à savoir français, italiens, allemands. Pas beaucoup de films américains, tout simplement parce qu’à l’époque, la Corée du Sud vit sous la dictature de Chun Doo-hwan qui a pris le pouvoir à la suite d’un coup d’État militaire en 1979 (date à laquelle le président Park Chung-hee est assassiné) et qui a dirigé le pays entre 1980 et 1988 d’une main de fer. En ce temps-là, les relations avec les Américains se révèlent très confuses et à cette époque, Kim Jee-woon va régulièrement dans les ciné-clubs des universités. Et il va tout voir, dont beaucoup de films de genre comme le western, le polar, le film d’horreur… C’est assez intéressant parce qu’effectivement, dans sa carrière, il va être très hétéroclite, passer d’un genre à l’autre. S’il commence avec The Quiet Family (1998), une comédie noire, puis continue avec Foul King (2000), une comédie absurde, il va enchainer avec des films de plus en plus marqués par le genre pur comme le polar (Bittersweet Life), le western (Le bon, la brute et le cinglé), l’horreur psychologique (Deux sœurs)…
Mais finalement, le point commun entre tous ces films, c’est que l’élément moteur reste toujours la peur et l’angoisse. Choses qu’on peut retrouver aussi dans les cinémas de Park Chan-Wook et de Lee Chang-Dong, par exemple, et dont on peut retrouver la source, encore une fois, dans cette ambiance de dictature des années 80, ce climat de paranoïa et de dénonciation, ainsi que ce climat d’angoisse lié à cette confrontation entre les deux Corées et cette idée avec lesquels qu’on les bassine, même après cette période, à savoir la présence d’espions nord-coréens. On dit à ces Sud-coréens, un peu comme dans un climat de guerre froide, que l’ennemi a des oreilles, qu’il faut faire très attention. Je pense que Kim Jee-Woon a été assez marqué par cette dimension délétère. Les autres aussi bien sûr, mais son cinéma, lui, est moins marqué par des inflexions politiques, plus frontales chez Bong Joon Ho et Park Chan-wook. Chez lui, ces dernières sont plus sous-jacentes même si elles apparaissent désormais de plus en plus ouvertement dans son cinéma. Je pense à son remake de Jin Roh, le film d’animation japonais scénarisé par Mamoru Oshii. Soit Illang, la brigade des loups en 2021. Une pure critique de la dictature. Ou encore celui d’avant, The Age of Shadows (2016), un film sur la résistance coréenne pendant l’Occupation Japonaise, qui renvoie incidemment à la situation de la Corée à cette époque, traversée par ce retour à l’autoritarisme avec la présidente Park Geun-hye au pouvoir, donnant l’impression que la Corée du Sud replonge dans son passé de dictature. Et qui nous dit au fond qu’il faut aujourd’hui résister contre ce risque de se retrouver à tout moment dans cet État totalitaire. Finalement, je pense que Kim Jee-woon est aussi un réalisateur aussi engagé politiquement que les autres.
Si l’on prend le début cinéphilique de Kim Jee-woon, il avait vraiment des maîtres à filmer, comme Jean-Pierre Melville mais aussi Francis Ford Coppola et William Friedkin, soit des réalisateurs américains du Nouveau cinéma américain des années 70, eux aussi très politisés. Cette idée de passer d’un genre à l’autre, c’est aussi vouloir se confronter à tous ces maîtres en montrant qu’il est, lui aussi, capable d’aborder des genres différents et de les déconstruire pour ne pas respecter des règles classiques. D’ailleurs, c’est toujours plein de faux-semblants dans son cinéma. On commence à s’installer dans les codes d’un film noir, d’un film d’horreur, avant d’être pris au dépourvu, comme ce film noir par excellence qu’est J’ai rencontré le diable, le récit d’une vengeance hyper nihiliste où il y a des moments d’humour noir, de grotesque jusqu’à la fin. Et c’est aussi une marque de son cinéma: vouloir dynamiter le genre pour le renouveler. À cela s’ajoute le fait qu’il y a toujours eu de la compétition entre les auteurs de cette nouvelle vague coréenne: quand Park Chan-Wook fait Sympathy for Vengeance et Old Boy, Kim Jee-woon répond avec J’ai rencontré le diable. Pour Le bon, la brute et le cinglé, en 2008, il fait du western entre Sergio Leone et Jackie Chan. Ce qui l’intéresse aussi, c’est le côté grotesque que l’on peut avoir chez un Tsui Hark, qu’il réinjecte dans une trame qui se veut classique et historique.
Ce qui est amusant avec Cobweb, c’est ce pitch d’un réalisateur qui s’appelle Kim et qui veut revenir à une de ses œuvres principales réussie dans les années 70 pour réparer un peu tous ses défauts et en faire une œuvre parfaite. Est-ce que, d’un Kim à l’autre, on peut dire que c’est presque un film autobiographique? Parce qu’il a vraiment cette réputation en Corée, d’être un pur perfectionniste sur un plateau… Quand je lui ai demandé si c’était son portrait, il a souri sans dénier! D’autres encore pensent que c’est un hommage à ce fameux réalisateur culte coréen, Kim Ki-young, qui avait fait La Servante, ce film loué par Martin Scorsese et que toute cette nouvelle vague coréenne des années 90 vénère absolument, comme Im Sang-Soo qui en a fait un remake (The Housemaid en 2010). Alors que tous les autres cinéastes sud-coréens de sa génération ont un peu plus ou moins cités un film de Kim Ki-young dans leurs films, implicitement ou explicitement, Kim Jee-woon serait le seul à ne jamais l’avoir cité.»
