Derrière la porte verte (Behind the green door), des frères Mitchell, donne la possibilité de faire plus ample connaissance avec l’incroyable Marilyn Chambers, vue dans Rage de David Cronenberg. Avec Linda Lovelace (Gorge profonde) et Georgina Spelvin (The Devil in Miss Jones), elle est devenue une figure emblématique de la décennie seventies marquée par la libération sexuelle. Une période d’hédonisme qui trouve son crépuscule avec des productions comme Café Flesh au début des années 80, préfigurant une banalisation d’une pornographie industrialisée (VHS, transgression des tabous, Internet). Aujourd’hui encore, ce long rêve érotique tourné en un jour (!) reste une bonne pub pour le désir.
À l’origine du phénomène, se trouvent deux frères malins: Jim et Artie Mitchell, étudiants en cinéma à San Francisco, réalisant des petits films érotiques à la fin des années 60. En 1972, ils ont eu envie d’aller plus loin et de montrer des interprètes qui ne simulent pas. Grâce à une petite annonce, ils tombent sur Marilyn Briggs (qui sera connue sous le nom de Marilyn Chambers). Au départ rétive, elle se laisse convaincre par une proposition alléchante (un pourcentage sur les recettes et choix des partenaires). À mille lieues des icônes pornos, son look de «girl next door» va incidemment contribuer à la popularité de Derrière la porte verte. Tourné avec à peine 60.000 dollars, il devient un succès colossal (200.000 dollars en 20 semaines et 20 millions en moins de 3 ans d’exploitation). Le phénomène Derrière la porte verte finit même par toucher la France. L’anecdote veut que Michel Guy, ministre de la Culture de l’époque, ait réservé une rangée VIP lors de l’avant-première française du film au Festival de Deauville en 1975.
Pendant les dix premières minutes, on ne se doute de rien. Parce que rien ne laisse présager qu’il s’agit d’un boulard. On voit deux hommes rustauds qui prennent un café en compagnie du patron. Au détour de la conversation, ils évoquent vite fait la légende de la «porte verte». Passé cette introduction, le générique démarre et le vrai film peut alors commencer. Une jeune femme (Marilyn Chambers) est enlevée par deux hommes (incarnés par les frères Mitchel, les deux réalisateurs). Ils la séquestrent et l’emmènent dans un club dans lequel les participants libertins sont masqués. Elle se retrouve sous le feu des projecteurs, hagarde et anxieuse, seule sur scène, entourée d’une foule d’anonymes. En quelques minutes, elle devient l’objet des convoitises. Sensuellement caressée par des femmes gourmandes devant une assistance d’abord passive puis de moins en moins. Dans le public, on retrouve l’un des deux hommes présentés dans l’introduction. Lorsqu’il s’échappe de la salle, on le retrouve en train de prendre son café. Passé une heure d’orgie, le récit revient à la case départ. Tout cela s’est-il réellement produit? S’agit-il de la projection fantasmatique d’un homme qui épuise ses fantasmes et décide de nous les faire partager? Derrière la porte verte est-il seulement une dérive mentale? Est-ce que le personnage de Marilyn Chambers existe vraiment? ON NE SAIT PAS. Et ON NE SAURA JAMAIS.
Derrière la porte verte repose sur UNE grande scène de sexe ritualisée, proche du happening, dont la durée paraît indéterminable. On n’est plus dans un film, mais dans un fantasme qui prend forme sous nos yeux, ébahis. Chambers vêtue de blanc, lâche peu à peu prise pendant toute une partie saphique, celle des préliminaires où les prêtresses noires déshabillent la déesse blanche, usent de leurs langues et de leurs mains. C’est probablement ce que le cinéma X de cette époque a produit de plus excitant. Avant l’entrée sur scène, une femme démiurge avait prévenu la Chambers: il n’y aura que de l’amour et que le lendemain matin, l’héroïne Chambers – si elle existe – aura tout oublié. Elle se souviendra juste que, pendant ce rêve, elle a été aimée. Une sleeping beauty avant l’heure.
Puis, un homme noir entre en scène sur des rythmes exotiques et devient à son tour un objet de désir – mais féminin. C’est la première fois que l’on voit, dans un film porno, une scène de sexe interraciale. Progressivement, en allant vers une surenchère et une théâtralité de plus en plus marquées, le film change, soudain, de tonalité. Son dessein désormais, c’est de «dérider» cette cérémonie sexuelle (l’apparition des trapèzes), de donner une étrange humanité aux événements et de virer grâce au traitement des images vers plus d’abstraction (le coït final, à base de ralentis, de filtres et de surimpressions hérités du cinéma underground). Ce club de velours rouge et de blue velvet n’est qu’un simple baisodrome où des hommes et des femmes ne cherchent qu’à se faire du bien.
Ce qui rend unique Derrière la porte verte, c’est sa capacité à créer une atmosphère très stimulante à base de voyeurisme. Ceux, masqués donc anonymes, qui assistent à ce spectacle restent des témoins privilégiés: ils sont conviés à se masturber sur leur fauteuil ou à baiser entre eux sans a priori sexuel. Le spectateur devient témoin des deux spectacles (ce qui se passe sur scène et dans la pénombre). Pas étonnant que la Chambers ait tapé dans l’œil de David Cronenberg pour Rage et ce rôle de jeune femme devenue mutante affublée d’un dard contaminateur). Grâce à elle, Derrière la porte verte donne une réponse intimidante à tous les cinéastes actuels qui essayent de faire de la pornographie dans le cinéma traditionnel. C’est un film qui a déjà tout dit, tout expérimenté, tout montré, avec un goût pour le mystère, un amour du cinéma et, surtout, avec une âme et une innocence qui manquent cruellement aujourd’hui.
1h 15min | ErotiqueDe Artie Mitchell, Jim Mitchell Avec Marilyn Chambers, George S. McDonald, Artie Mitchell Titre original Behind the Green Door |
1h 15min | Erotique

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