Sept ans. C’est le temps qu’il aura fallu à Seiji Tanaka pour livrer son deuxième long-métrage après Melancholic, petite bombe indé sortie en 2018, ovni mélancolico-yakuza qui avait su séduire les amateurs de cinéma japonais en manque de sensations. Avec son ambiance feutrée de bain public et ses tueurs à la gâchette facile, le film imposait une voix singulière et prometteuse. Autant dire que Demon City, adaptation du manga Oni Goroshi (Masamichi Kawabe, 2020), était attendu au tournant. Résultat ? Un film schizophrène, aussi frustrant qu’intrigant, qui semble ne jamais savoir s’il veut jouer la carte de la série B sanglante, du western urbain ou du thriller ésotérique. Et le pire, c’est qu’il touche un peu à tout… sans vraiment embrasser quoi que ce soit.
Le film s’ouvre pourtant sur les chapeaux de roue. Dans une scène qui évoque à la fois The Night Comes for Us (Timo Tjahjanto, 2018) et John Wick (Chad Stahelski, 2014), Toma Ikuta – Sakata dans le film – (vu chez Miike dans The Mole Song en 2013, 2016 et 2021), joue un tueur à gages méthodique qui décime une planque de yakuzas. Un massacre clinique, sec, stylisé. On se dit que Tanaka est toujours en forme. Ce bain de sang était censé être le dernier contrat avant la retraite, car notre homme veut raccrocher pour vivre peinard avec sa femme et sa fille. Autant dire que les scénaristes ne se sont pas foulés. Évidemment, la vengeance frappe à la porte — ou plutôt débarque sous la forme de cinq hommes masqués aux allures de croque-morts démoniaques. Ils assassinent la famille, laissent Ikuta pour mort, et le héros tombe dans un coma de douze ans. Il se réveille après cette ellipse, et sa vendetta personnelle se met en marche, malheureusement sous une forme semi-fantastique et complètement incohérente.
C’est là que Demon City perd pied. On nous parle d’une malédiction : tous les cinquante ans, un démon prend possession de l’âme d’un habitant de Shinjô et le pousse à tuer. Est-ce Ikuta ? Un autre personnage ? Le film ne le dit jamais vraiment, préférant noyer cette intrigue dans un flou épais, où les enjeux surnaturels ne sont ni assumés ni développés. Ce flottement crée un malaise étrange : on ne sait plus si l’on regarde un revenge movie classique ou un récit d’horreur déguisé. Tanaka, au lieu de clarifier les choses, empile les scènes de violence, comme si l’outrance graphique pouvait faire oublier les trous béants du scénario.
La mise en scène, elle, vacille entre fulgurances esthétiques et maladresses confondantes. Tanaka semble s’être inspiré des expérimentations de Timo Tjahjanto (The Night Comes for Us, encore lui), mais sans en avoir ni la rigueur, ni la précision. Certaines séquences frôlent l’absurde involontaire : Ikuta, à peine sorti du coma, affronte trois voyous, claudique un instant, craque son cou… et redevient la machine de guerre des premières séquences. Plus loin, il encaisse des coups de barre de métal en slow motion, le visage impassible, comme un mix improbable entre Steven Seagal période Hard to Kill (Bruce Malmuth, 1990) et un golem possédé. Ce genre de scènes aurait pu être jubilatoire si le film avait assumé un ton plus décalé, mais ici, elles sont d’un sérieux désarmant. Résultat : un malaise tenace, entre moments risibles et grotesques.
Malgré ça, Toma Ikuta s’en sort honorablement. L’acteur, mutique, intense, parvient à donner un minimum d’épaisseur à son personnage, en dépit d’une écriture qui le transforme en avatar cireux façon John Wick (moins les chiens, les costumes et le style). L’ombre de Hollywood plane sur tout le film, notamment à travers le look d’Ikuta (veste en cuir, hommage appuyé à la Dodge Charger), qui fait parfois ressembler Demon City à une version nippone et premier degré de Hell Drive (Patrick Lussier, 2011).
Côté action, le film connaît quelques montées d’adrénaline. Après une scène de tatane dans une chambre d’hôpital montée avec les pieds, la violence grimpe d’un échelon, notamment lors d’un combat dans une usine où le héros récupère sa machette signature – une lame reliée à une corde, sorte de grappin sanglant. Les affrontements deviennent alors plus lisibles, plus dynamiques. Le sang jaillit en geysers, hommage à Lone Wolf and Cub (Kazuo Koike, 1970) et au manga d’origine. Malheureusement, tout est en CGI, et les effets spéciaux, bien que stylisés, manquent de poids, de texture, de chair. L’impact est purement visuel, jamais viscéral.
Un point fort tout de même : la bande-son signée Tomoyasu Hotei. Le guitariste culte derrière Battle Without Honor and Humanity – oui, celui de Kill Bill (Quentin Tarantino, 2003) – livre des riffs électriques qui donnent une identité sonore au film. C’est parfois daté, souvent kitsch, mais assez efficace. Dans ce film perdu entre plusieurs genres, cette musique, elle, ne doute jamais. Mais tout cela ne suffit pas à sauver le film de sa crise d’identité. On sent à chaque instant le tiraillement entre deux logiques : celle du film de commande calibré pour Netflix, et celle du cinéaste qui tente tant bien que mal d’adapter un manga encore en cours (14 volumes à ce jour). Résultat : des ruptures de ton constantes, où certains personnages meurent de façon réaliste d’une balle dans la tête, pendant que d’autres font une pirouette digne de Matrix en recevant les mêmes balles. Le spectateur ne sait jamais sur quel pied danser, et finit par décrocher.
Alors, à qui s’adresse vraiment Demon City ? Aux fans de Tanaka ? Ils risquent d’être déçus. Aux lecteurs du manga ? Ils resteront sur leur faim. Aux spectateurs lambda en quête d’un film d’action entre deux scrolls ? Peut-être. Car malgré ses défauts, Demon City coche suffisamment de cases (bagarre, vengeance, bande originale) pour satisfaire un public peu exigeant. Mais pour ceux qui, comme moi, espéraient que Melancholic annonçait la naissance d’un auteur à suivre, Demon City sonne comme un coup d’arrêt brutal. Une œuvre confuse, sans véritable parti pris, qui manque cruellement de la personnalité et de l’ironie douce-amère qui faisaient le sel du premier film. Un deuxième long-métrage est souvent un révélateur. Ici, avec un Seiji Tanaka entre ambition et compromission, faudrait-il d’abord savoir s’il n’a pas laissé son identité sur le banc de montage.



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