[DÉMENCE] Jan Švankmajer, 2003

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S’inspirant librement de deux nouvelles d’Edgar Allan Poe: Le Système du docteur Goudron et du professeur Plume et L’Enterrement prématuré, Jan Švankmajer rend hommage au divin Marquis de Sade dans cette merveilleuse fable surréaliste.

Un homme s’échappe d’un hôpital psychiatrique pour se recueillir auprès de sa mère morte à Charenton. Pendant son parcours Dostoïevskien, il rencontre Le Marquis, un vieil homme tyrannique qui l’invite à passer quelques jours dans son château. La suite ne ressemble à rien de connu. Dans la première scène de Démence, Jan Svankmajer introduit son film face à la caméra, un peu à la manière de Lars Von Trier pour les épisodes de L’hôpital et ses fantômes: « Mesdames et Messieurs, le film que vous allez voir est un film d’horreur, avec tout ce que ce genre implique de bas. Il ne s’agira donc pas d’art. D’ailleurs, l’art est déjà presque mort. Il a été supplanté par des réclames publicitaires vantant le reflet de Narcisse à la surface de l’eau. Prenez ce film comme un hommage infantile à Edgar Allan Poe, à qui j’ai emprunté certains motifs, ainsi qu’au Marquis de Sade, de qui le film tire son ton blasphématoire et quelques idées subversives. Le sujet de ce film n’est rien de moins qu’un débat idéologique sur la façon de diriger un asile d’aliénés. Il y a, en effet, deux manières de gérer ce type d’institution, toutes les deux aussi extrêmes. L’une est la liberté absolue; l’autre la méthode conservatrice celle bien connue du contrôle et des châtiments. Mais il en existe une troisième qui combine et cumule les pires aspects des deux autres. Et c’est là l’asile dans lequel nous vivons. »

Jan Svankmajer | Sileni from vordven on Vimeo.

Sous la double influence de Sade et d’Edgar Poe, il affiche une nouvelle fois sa prédilection pour le surréalisme (l’action se déroule au dix-neuvième siècle et des voitures circulent sur des autoroutes) et l’animation (des bouts de viande rythment la narration). Sa manière d’instiller le fantastique dans le réel ramène à ses films précédents comme Down to the cellar dans lequel une fille descendait à la cave pour chercher des pommes de terre et découvrait un monde irrationnel qu’elle avait fantasmée. Entre les lignes de fuite et les brusques décalages, Svankmajer entraîne dans un univers imaginaire pour confronter un héros chétif et Le Marquis, épave dépassée par ses rêves de grandeur. Cette histoire de mort, de sexe et de religion lui permet de mettre en opposition deux systèmes que le spectateur peut assimiler à des régimes politiques: la folie et la médecine, obéissant respectivement à des règles anarchiques (le libertinage) et fascisantes (le terrorisme psychologique).

À la fois allégorie shakespearienne et pantomime grandiose et dérisoire sur l’arrogance du pouvoir, Démence renoue avec l’engagement politique des premières œuvres de Svankmajer; celles qui d’ailleurs ont été censurées pendant la période communiste entre 1973 et 1979. Sur la forme, c’est un cauchemar Kafkaïen. Sur le fond, c’est une démonstration par l’absurde que la tentation totalitaire menace les pays démocratiques et que la relative tranquillité du mode de vie occidental est un luxe, même si son équilibre reste fragile.

Titre original: Šílení
Réalisation: Jan Švankmajer
Scénario: Jan Švankmajer (scn) & Marquis de Sade (histoire) & Edgar Allan Poe (histoire)
Pays d’origine : République tchèque
Genre: drame, horreur
Durée: 118 minutes

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