Se réveillant sans aucun souvenir dans une chambre d’hôtel impersonnelle, John Murdoch (Rufus Sewell, inexpressif, mais adéquat) découvre bientôt qu’il est recherché pour une série de meurtres sadiques. Traqué par l’inspecteur Bumstead (William Hurt), il cherche à retrouver la mémoire et ainsi comprendre qui il est. Il s’enfonce dans un labyrinthe mystérieux où il croise des créatures douées de pouvoirs effrayants. Grâce au docteur Schreber, Murdoch réussit à se remémorer certains détails de son passé trouble. Il perçoit surtout un affreux dessein: une horde de clones chauves aux pouvoirs surnaturels, les Étrangers, qui se livrent à des expériences sur le genre humain en prenant possession de leurs cerveaux pour percer le secret de l’humaine nature pour se l’approprier.
Cette histoire de savant fou, joué par Kiefer Sutherland, implantant de faux souvenirs aux habitants d’une ville futuriste, peut sembler éprouvée aujourd’hui (quoique…), mais elle avait fait sensation en son temps, procurant aux jeunes cinéphiles d’alors, adeptes des vidéoclubs dans les années 90, le sentiment de tomber sur une merveille cachée avec la sublime Jennifer Connelly en femme fatale, un peu ce qu’il éprouvait au même moment en découvrant Tesis et Ouvre les yeux d’Alejandro Amenabar. Ce qui fait toujours plaisir à voir à la revoyure, ce sont les inspirations de son auteur, aussi bien dans son humeur (l’intrigue renvoie au sentiment dickien de l’existence, fait de doutes sur la nature du réel) que son croisement des époques (les méchants évoquent le cinéma expressionniste allemand, les flics du polar hollywoodien et la ville noire qui donne son titre au film de la bande dessinée de science-fiction, avec des symboles et des souvenirs de Metropolis, de Brazil et de Blade Runner). En résultent beaucoup d’images démentes. Un climat visuel et sonore stupéfiant, parcouru par une tension sourde, grouillante. Tout a été parfaitement travaillé, muri par son auteur depuis 1990, bien avant de réaliser son cultissime premier long The Crow (1994). Estampillé futur grand, Alex Proyas, alors à son meilleur, traduisait le sentiment diffus d’un monde qui complote, sous contrôle, à la fois transparent et opaque. Un climat propice au noir, celui de Sin City, que la musique de Trevor Jones et la photographie de Dariusz Wolski mettent formidablement en valeur.
Terrible échec à sa sortie (27,2 millions de dollars de recettes dans le monde, pour 27 de budget), le très fin de siècle Dark City est sorti en 1998, la même année que la super-production Titanic de James Cameron et, surtout, que The Truman Show (Peter Weir, 1998) exploitant la même idée d’un monde en trompe-l’œil et un an avant la bourrasque Matrix, explicitement inspirée par Simulacres et simulation de Baudrillard, dans lequel des humains rêvent une réalité électronique, enfermés dans des cocons câblés à un ordinateur central. Proyas a certainement mis beaucoup de lui dans le parcours de son héros seul face à un univers kafkaïen. Comme pour prendre une revanche, Proyas a sorti en 2008 une version director’s cut libérée des contingences de son montage salles et des projections test. Mais, depuis, en quelques super-productions (I, Robot avec Will Smith, Prédictions avec Nicolas Cage et Gods of Egypt avec d’affreux comédiens), il a dilapidé toute son inspiration et le système Hollywoodien l’a réduit en miettes.
| 20 mai 1998 en salle | 1h 35min | Fantastique, Science Fiction, Thriller De Alex Proyas | Par Alex Proyas, Lem Dobbs Avec William Hurt, Richard O’Brien, Jennifer Connelly |
