Nous continuons notre Cannes à rebours avec ce film présenté en plein bug de l’an 2000 : Björk, larmes en pixels et chants de l’abîme.
À l’instar de Wake in Fright, récemment chroniqué entre ces murs, il est de ces films qui ne vous prennent pas la main, mais vous étranglent avec. Qui vous sourient pour mieux vous pousser du haut d’un pont. Dancer in the Dark, c’est ça : une pellicule de chagrin, froissée comme un vieux mouchoir taché de sang, balancée dans les marges de ce qu’on appelle encore cinéma. C’est Lars von Trier, notre dieu à tous, qui laisse tomber ses masques dogmatiques pour nous livrer un opéra de la cruauté, chanté à gorge déployée par une créature extraterrestre venue de Reykjavik : Björk.
Dès les premières minutes, tout est déjà faux, tout est déjà vrai. Selma, l’héroïne aveugle au cœur débordant, semble tout droit sortie d’un film muet de 1912. Pas par hasard : von Trier convoque ici toute une mythologie de la tragédie silencieuse — Griffith, Gish, Dreyer — qu’il force à danser en claquettes dans une usine sinistre, sous une lumière blafarde captée en vidéo numérique, avec tout l’inconfort que cela procure, comme pour mieux salir le rêve. Après avoir vomi ses dix commandements filmographiques dans le manifeste Dogme 95 (lubie scandinave de foutre à poil le cinéma), von Trier prend ici un virage oblique. Il reste fidèle à certaines ascèses visuelles : caméra tremblotante, lumière naturelle, refus des artifices. Mais Dancer in the Dark trahit ses vœux avec une jubilation sadique. Car il y a du chant. Il y a du montage. Il y a du fantasme. Le Dogme est mort, vive le mélodrame. Le résultat est un collage entre Breaking the Waves (Lars von Trier, 1996) et Les Misérables, un cauchemar musical à la frontière du grotesque et du sublime. Une tentative insensée de réanimer le cinéma des émotions pures, sans filtres ni cynisme, mais avec une rage sous-jacente qui éclabousse chaque plan.
Selma est tchécoslovaque. Elle vit dans une caravane, bosse dans une usine à coups de poinçons, devient aveugle lentement, mais sûrement et économise chaque centime pour offrir à son fils une opération des yeux. Un conte sacrificiel d’une naïveté suspecte ? Non. Une métaphore monstrueuse de la société américaine, rongée par sa propre logique comptable où l’amour et l’innocence se paient comptant. Elle se fait trahir par un flic endetté (David Morse, parfait en traître passif-agressif), juger comme une criminelle et emmener vers l’échafaud pendant que les chansons de The Sound of Music s’évanouissent dans sa tête comme les derniers restes de lumière dans ses yeux. Selma est Jeanne d’Arc, sans les voix divines, seulement avec la tôle ondulée, les néons tristes et l’angoisse poisseuse du monde qui l’entoure.
C’est là que le film bascule dans un ailleurs. Un monde où le quotidien se fissure, où les rouages de l’usine deviennent une rythmique technoïde. Chaque pas, chaque cliquetis, chaque grincement devient percussif. Les numéros musicaux, captés avec une centaine de caméras DV, explosent l’esthétique crasse du film pour faire irruption dans des moments de pure euphorie hallucinatoire. Attention cependant : il ne s’agit pas là de la série Glee (Ryan Murphy – 2009-2015) ou de La La Land (Damien Chazelle – 2016). Ici, la musique est un refuge mental, un dernier rempart contre l’effondrement psychique. Björk, boule d’émotions et d’étrangeté, ne joue pas. Elle se consume. Rarement une actrice aura semblé aussi vulnérable à l’écran. Sa Selma ne pleure pas : elle suinte la peur, la résignation et la folie. Chaque chanson qu’elle pousse est un cri. Chaque sourire, un spasme. Elle ne récite pas un rôle ; elle se noie en lui.
Avec ce film, von Trier s’inscrit dans une tradition danoise bien particulière, celle du malaise comme vecteur poétique. Dès les années 2000, des films comme Festen (1998) de Thomas Vinterberg ou Kingdom (encore signé von Trier, 1994) montrent que le cinéma danois ne cherche pas la beauté — il cherche la déchirure. Il veut gratter les croûtes, réveiller les douleurs enfouies. Dancer in the Dark est peut-être le sommet de cette démarche, un film qui refuse la catharsis, qui fait de l’injustice un spectacle sans échappatoire. On pourrait y voir un lointain écho au Gertrud (1964) de Dreyer, dernière stèle d’un cinéma existentiel et impassible. Mais von Trier, lui, n’a ni cette patience ni cette foi : il hurle, lacère, écrase son public. Il préfère le chaos au silence.
Lorsque le film est projeté à Cannes à 8h30, horaire où les festivaliers ont les nerfs à vif et les estomacs vides, c’est la guerre civile. Les huées affrontent les bravos, les larmes se mêlent aux rires nerveux. Le film décroche la Palme d’or. Björk jure de ne plus jamais tourner. Promesse (quasi) tenue. Mais que reste-t-il aujourd’hui de ce film qui semble avoir coûté si cher à ceux qui l’ont fabriqué ? Une anomalie sublime. Une œuvre inclassable, indigeste, inoubliable. Un film-martyre qui n’a pas peur d’être ridicule et excessif — et qui, dans sa démesure même, touche à quelque chose de profondément humain. Une cassure dans le cinéma de l’an 2000, comme un disque rayé qui continue obstinément de tourner.
Dancer in the Dark n’est pas un film qu’on aime ou qu’on déteste. C’est un film qu’on subit et qu’on emporte comme une cicatrice. Un objet masochiste pour spectateurs consentants et cœurs mal attachés. Mais s’il y a une justice dans l’enfer du cinéma contemporain, alors ce film, avec son regard aveugle, mais lucide, y trône à jamais, les bras ouverts, prêt à avaler les âmes sensibles.


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