Née en 1948 à Caracas de parents ukrainiens immigrés, Oksana Linde suit d’abord un parcours scientifique et travaille comme chimiste avant de devoir abandonner cette carrière pour des raisons de santé. Loin de se résigner, elle transforme alors son intérêt pour la recherche en une expérimentation musicale audacieuse. Dans les années 80, elle se plonge dans l’univers des synthétiseurs, construisant un studio personnel dans lequel elle compose un nombre impressionnant de morceaux. Son arsenal sonore comprend un PolyMoog, un Moog Source, un Casio CZ-1 et un Roland Space Echo, un équipement qui reflète la transition entre l’analogique et le numérique à la fin des années 80 et au début des années 90. Malgré son travail prolifique, Linde reste dans l’ombre pendant des décennies. Contrairement à ses contemporains comme Ángel Rada et Miguel Noya, elle ne parvient pas à sortir ses albums dans un milieu dominé par les hommes et peu ouvert à l’avant-garde féminine. Ses compositions, enregistrées en privé entre 1983 et 1994, demeurent inédites, accumulant la poussière sur des bandes magnétiques.
Il faudra attendre 2020 pour qu’un vent de reconnaissance souffle enfin sur son travail. Luis Alvarado, fondateur du label Buh Records, découvre son œuvre sur Facebook et entreprend de la réhabiliter. En 2022, son premier album Aquatic And Other Worlds (1983-1989) voit enfin le jour, suivi aujourd’hui par Travesías, un recueil de pièces composées entre 1986 et 1994 et restées inédites jusqu’à présent. Travesías prolonge cette plongée dans l’univers onirique de Linde, en explorant la distance sous toutes ses formes : des abysses aux confins du cosmos. Trois morceaux phares de son concert de 1991 réapparaissent, Mundos flotantes, Horizontes lejanos, et Arrecifes del espacio, comme une cartographie sonore du voyage entre rêve et réalité. Il s’en dégage une atmosphère vaporeuse, presque fantasmagorique, à mi-chemin entre l’impressionnisme, la musique électroacoustique, les bandes-son de films synthétiques et l’ambient new age. Avec ses nappes profondes, ses textures brumeuses et ses mélodies planantes, son style défie toute classification. Ses compositions oscillent entre musique expérimentale, ambient et minimalisme, empruntant autant aux partitions impressionnistes qu’aux atmosphères de la musique concrète. Cette ambiguïté temporelle confère à son travail une aura mystérieuse, presque hors du temps. Chaque morceau semble être une fenêtre sur un monde englouti, un territoire inconnu révélé trois décennies plus tard.
Parmi les compositions les plus marquantes, Sahara, enregistré en 1994, trahit son admiration pour Claude Debussy. Linde raconte qu’enfant, elle avait été fascinée par La Cathédrale engloutie, cette vision d’une église sombrant dans les profondeurs, baignant dans des teintes de bleu et de gris. Sahara prolonge cette impression d’immensité, mais dans un univers aride où les dunes remplacent les vagues. Sa musique trouve aussi un écho inattendu dans le domaine du bien-être. Le guérisseur Julio César González, conquis par ses sons, lui commande une série de morceaux pour accompagner des séances de méditation. De cette expérience naissent sept pièces, dont quatre figurent dans Travesías. À travers Luciérnagas en los manglares, Kerepacupai vena et Estrellas I & II, Linde s’inscrit dans un mouvement qui, dès les années 80, explore la rencontre entre musique électronique et quête spirituelle, aux côtés de figures comme Pauline Anna Strom ou Agartha. Il y a une étrangeté précieuse à découvrir aujourd’hui ces compositions longtemps restées dans l’ombre, comme des fragments d’une époque révolue retrouvés sur des bandes oubliées. Travesías n’est pas qu’un simple hommage : c’est une invitation à l’évasion, une plongée dans une musique suspendue entre les étoiles et les abysses, qui rappelle que l’histoire de la musique électronique reste encore à découvrir.



