Architecte du son et légende vivante de la musique électronique, il a fait danser le monde entier et possède plus de 70 albums à son actif. Jeff Mills ressemble à une planète errante, voguant librement dans l’espace au lieu de tourner autour d’une étoile. DJ de Detroit, féru depuis l’enfance de science-fiction, d’afro-futurisme et d’ufologie, il rêve du ciel, du cosmos, des planètes, de tous les phénomènes mystérieux qui les animent et qui nous dépassent. Une passion qu’il nourrit depuis des lustres: « En grandissant à Détroit aux États-Unis dans les années 60 et 70, j’ai découvert la science-fiction, le pouvoir de la radio et de la télévision », dit-il. « Les gens de ma génération ont grandi dans une atmosphère où l’extraordinaire et l’anormal pouvaient exister. On passait l’après-midi à regarder à la télévision des films avec Frankenstein ou Godzilla et l’on parlait souvent d’ovnis dans les journaux. »
Dans les pas de Juan Atkins, Derrick May et Kevin Saunderson, ses aînés, le DJ et compositeur qui a débuté sous le pseudonyme de « The Wizard » a su trouver dans le bruit métallique de la surnommée Motor City les fondements d’une musique révolutionnaire. « On se rapprochait de la fin du siècle », raconte-t-il à Radio France. « Les machines commençaient à envahir notre quotidien, avec les machines à compter, à calculer, mais aussi les tout premiers ordinateurs. Ces nouvelles inventions nous poussaient et nous faisaient avancer vers le siècle suivant. C’était particulièrement excitant. Les gens étaient très positifs, optimistes, toujours intéressés par toutes ces nouvelles choses. Et la musique faisait partie de ces expériences. La technologie nous a donné de nouveaux instruments qui étaient abordables, même pour quelqu’un de jeune comme moi. En tant que DJ, les consoles de mixage étaient plus précises. Il y avait les faders, des systèmes de travail sur le son qui n’existent pas avant sur les pistes. On était jeunes. On était enthousiastes. Et Detroit, évidemment, était toujours là, musicalement parlant. Il y avait beaucoup de radios, on avait la possibilité d’écouter beaucoup de musique. Donc voilà, on réagissait à ce qui se passait en chemin vers ce nouveau siècle et vers cette année 2000. » Et signe un standard inusable: The Bells.
La rumeur veut que lorsque Jeff Mills joue The Bells, les foules reconnaissent le morceau en 0,37 seconde. Si c’est vrai, jouer l’hymne au carillon est probablement plus rapide et plus efficace que de faire un signe de la main! « C’est quelque chose que je peux utiliser pour dire bonjour aux gens », ajoute le fondateur de la techno à propos de son morceau fétiche. Réalisé en 1994, ce n’est qu’au printemps 1996 que The Bells est sorti officiellement sur le label Purpose Maker de Mills. (Avant cela, Mills le jouait à partir d’un disque 13″ personnalisé.) Il affirme avoir joué le disque à chaque fois qu’il a été DJ depuis qu’il l’a créé, et qu’il n’a jamais été inefficace. Plus qu’un DJ star, c’est un artiste qui a bousculé les codes avec Underground Resistance, le célèbre collectif techno très engagé, né dans les ghettos noirs de Detroit sous l’ère Reagan, avant de devenir un des plus célèbres producteurs des années 1990 et le premier DJ dans les années 2000 à monter des concerts avec des orchestres symphoniques.
Introspectif, se réinventant sans cesse en se nourrissant notamment du cinéma et de la science-fiction, Jeff Mills apparaît un rien interloqué par la production actuelle d’une musique techno qu’il juge au rabais.« La techno était à portée plus politique avant », avance encore le producteur de titres devenus des classiques comme Deep In 2 The Cut (1989), Waveform Transmission (1992) ou encore Dark Matter (1993). À l’époque d’Underground Resistance, qu’il a fondé en 1989 avec Mike Banks et Robert Hood, « pour le gouvernement, nous les jeunes afro-américains étions bons à être en prison ou morts, donc comme collectif techno à Detroit, nous avions trouvé le moyen de sortir de ça, de faire ce qu’on voulait et d’inspirer les autres ». « On évoquait les idées de violence, de brutalité et de racisme », dit-il, comme dans le titre Riot (émeute), alors que selon lui la musique électronique est aujourd’hui produite « notamment par des personnes de classes aisées ». « De nos jours, les gens qui font la fête ne veulent pas penser au président américain, aux gens qui meurent à la frontière avec le Mexique ou à la guerre au Soudan ». Si l’esprit techno a changé, c’est aussi au niveau de sa production, selon Jeff Mills. « Avant, même si c’était un morceau de cinq minutes, on faisait très attention au mixage, on s’y attardait. Chaque dix secondes devaient signifier quelque chose, la musique avait plus d’architecture et de dimension », souligne-t-il. « Aujourd’hui, c’est très facile de faire de la musique et c’est plus rapide de la diffuser. Je ne pense pas que les gens l’analysent aussi longtemps qu’avant ».
Au début des années 2000, loin du dancefloor, Jeff Mills se rapproche de plus en plus ostensiblement de sa passion pour le cosmos au gré de fusions. Chez lui, toutes les formes d’art se mélangent harmonieusement. Le cinéma, tout d’abord, qu’il aime à remixer en musique. Cinéphile, Jeff Mills voue un culte à 2001, l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick (« ma plus grande influence, dans ma vie et dans ma carrière musicale« ). Rayon SF, il cite aussi Mission To Mars (« un film qui donne à voir à quoi ressemble l’espace »), Gravity (« qui montre les difficultés de travailler dans l’espace »), Alien, le huitième passager (« un film où tout va mal »). Si les « sons des planètes » via les enregistrements sonores offerts par la Nasa ont pu le fasciner, Jeff Mills puise surtout son inspiration musicale dans la spiritualité: « Je m’inspire des croyances lorsque je compose, de ce que les gens avant nous ont pu fantasmer sur ces planètes ». En d’autres termes, Jeff Mills envisage le cosmos de manière poétique, peu cartésien et guère soucieux de connaître toutes les réponses aux questions que tout le monde se pose, comme ces anneaux de Saturne, phénomène dont il ne perçoit que la sidérante beauté (« L’apparition et la disparition de certains éléments à l’intérieur de ces anneaux sont assez mystérieuses »). En autres obsessions, Jeff Mills voue un amour fou pour Pluton: « C’est l’une des planètes uniques dans le système solaire, car son axe de rotation l’extrait du système solaire puis revient. Une orbite oblongue faisant que Pluton récolte des informations que les autres planètes n’ont pas. »
Parmi ses derniers projets, une émission de radio sur la webradio londonienne NTS intitulée The Outer Limits, un programme musical qui explore la complexité du temps et de l’espace mené en collaboration avec la NASA, et Lost in space, un voyage interstellaire mixant techno, musique indienne et musique classique où celui qui écoute est invité à l’abandon.



