1977. David Bowie commence son album Low avec Speed of Life, une montée instrumentale qui déboule comme une transmission pirate captée depuis une station orbitale oubliée. Une ouverture en trompe-l’œil, faussement ludique, où les synthétiseurs tracent des trajectoires futuristes dans un vide sidéral. On y entend l’écho des séries de science-fiction des années 50, une sorte de générique perdu dans l’espace-temps, quelque part entre Forbidden Planet et un laboratoire krautrock clandestin. Loin des guitares flamboyantes du glam, Speed of Life impose un Bowie transformé, bidouilleur de textures et pionnier d’un nouveau son. La presse ne s’y trompe pas : ce morceau instrumental marque un tournant. Un Bowie qui joue lui-même toutes les parties de synthé, poussant plus loin ses expérimentations électroniques, laissant le chant de côté pour mieux poser l’atmosphère. Une introduction parfaite pour Low, disque de la rupture, qui signe le début de la mythique trilogie berlinoise. Sur scène, Speed of Life prend encore plus d’ampleur, où il devient un moment fort du Bowie post-glam, post-excès, post-Hollywood.
Si la face A de Low garde un certain dynamisme, c’est en grande partie grâce à un trio de musiciens d’exception qui accompagne Bowie durant cette période : Carlos Alomar, son fidèle compagnon depuis Young Americans (1975), qui dialogue avec les synthés de Bowie dans un jeu subtil de question-réponse à la guitare ; George Murray, bassiste au groove fluide, qui injecte une chaleur inattendue dans cette mécanique berlinoise ; Dennis Davis, batteur et percussionniste génial, dont le jeu hybride oscille entre rigueur allemande et syncopes new-yorkaises. Mais l’autre présence essentielle dans Low, c’est celle de Brian Eno. Ex-Roxy Music, théoricien de l’ambient, artiste touche-à-tout, il insuffle à l’album ses sonorités vaporeuses et ses audaces électroniques. C’est sur la face B que son influence se fait sentir le plus violemment, à travers des morceaux instrumentaux plus abstraits, quasi cinématographiques, qui préfigurent la new wave et l’IDM.
Derrière son apparente insouciance, Speed of Life cache une urgence, une fuite en avant typiquement bowienne. Car à ce moment-là, Bowie est en pleine mutation : il fuit Los Angeles, se bat contre ses démons, se réinvente à Berlin, loin de la drogue et des paillettes. Speed of Life est un titre ironique : la vie va vite, certes, mais la musique semble ici figée dans une boucle infinie, comme le générique d’un film qui ne commencerait jamais. Bowie, lui, ne s’est jamais arrêté. Avec Speed of Life, il nous rappelle surtout qu’il a toujours eu une longueur d’avance.



