Culte des années 70 : David Bowie – « Art Decade »

Il est des morceaux qui flottent, suspendus entre deux mondes, deux temps, deux humeurs. Art Decade, instrumentale spectrale nichée sur la face B de Low (1977), est de ceux-là. Échappée méditative au cœur du triptyque berlinois, cette pièce atmosphérique condense en quelques minutes l’isolement et la mélancolie d’un David Bowie exilé, absorbant dans ses synthèses vaporeuses l’ombre du Mur et les fractures d’une époque.

Bowie, fraîchement débarqué à Berlin-Ouest après des années de dérive à Los Angeles, trouve dans la capitale allemande une respiration vitale. Low, fruit de cette quête d’abandon et de renouveau, est un album scindé en deux : une face A nerveuse et anguleuse, une face B ambient et introspective. Art Decade s’y pose en méditation désenchantée sur une ville coupée de son monde, de son art, de sa culture, mourant sans espoir de rétribution. Le titre est un jeu de mots : Art Decade évoque autant l’Art Déco que la décennie en déliquescence. Un choix qui reflète parfaitement la contradiction berlinoise : un îlot de liberté et de créativité encerclé par le bloc de l’Est, une capitale en hibernation forcée sous le poids de la Guerre froide.

Pas de refrain, pas de couplet, pas de pulsation franche : Art Decade se construit comme une fresque mouvante, une succession de textures instrumentales qui semblent flotter hors du temps. La pièce s’ouvre sur une rythmique fantomatique, issue d’une boîte à rythmes Roland à la cadence légèrement désaxée, agrémentée de percussions préenregistrées. Ce motif hypnotique installe un climat de latence, presque catatonique. David Bowie sculpte ensuite l’espace sonore à l’aide de son Chamberlin, ancêtre sophistiqué du Mellotron, dont les nappes de cordes synthétiques se superposent avec une solennité lugubre. Brian Eno, maître ès-ambiances, y injecte des respirations éthérées via son Minimoog et son EMS Synthi, tandis que Tony Visconti ponctue l’ensemble d’accords de guitare brumeux. Le violoncelle d’Eduard Meyer, dernière touche organique dans cette alchimie électronique, insuffle à l’ensemble une mélancolie palpable, presque funèbre.

Si Art Decade évoque une ville pétrifiée, sa mise en scène sur scène fut tout autre. Lors de la tournée Isolar II en 1978, Bowie l’intègre après le tumultueux Ziggy Stardust, créant un contraste saisissant. Le public, d’abord déstabilisé par cette transition, se retrouve captivé par la mise en lumière onirique et l’étrangeté magnétique du morceau. Ressuscité sporadiquement en 2002 lors du Heathen Tour, Art Decade trouve son ultime incarnation là où tout a commencé : à Berlin, le 22 septembre, au Max-Schmeling-Halle. Une conclusion chargée de symboles pour une œuvre qui, quarante-cinq ans plus tard, continue d’errer entre les ruines du passé et la promesse incertaine du futur.

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