Un documentaire incroyable réalisé en 1994 par Terry Zwigoff (Ghost World) qui permet de saisir la personnalité complexe du dessinateur Robert Crumb, génie incompris, artiste underground qui a toujours croqué des fantasmes, des scènes de sexe surréalistes pour clouer au pilori les dérives de la société américaine. C’est féroce, drôle et triste. C’est Crumb mis à nu par Zwigoff.
PAR ROMAIN LE VERN
Lunettes déformantes, chapeau de paille et silhouette de sauterelle, Robert Crumb est né le 30 août 1943 à Philadelphie. Enfant, il a été élevé dans une tradition catholique par des parents tyranniques. C’est l’art qui l’a tiré de son bourbier familial : très jeune, il est tombé amoureux de Bugs Bunny. Avec nostalgie, il se souvient avoir découpé la couverture d’un album pour la garder dans sa poche et la contempler le plus souvent possible.
En 1959, il propose les premières aventures de Fred, qui deviendra Fritz the Cat. Plus tard, il découvre le LSD qui lui permet d’accoucher de personnages aussi bizarroïdes que Mister Natural ou Vulture Demonesses, publie un comic (ZAP), participe à un groupe de jazz, s’ouvre aux autres… Devenu un dessinateur culte dans l’univers de la contre-culture, Crumb est aujourd’hui plébiscité partout dans le monde et continue de se moquer de ses contemporains avec un style abrasif.
Pendant deux heures, Zwigoff décortique les travaux du dessinateur, en démontre l’aspect subversif (on l’a souvent accusé de misogynie et de racisme) et propose des anecdotes surprenantes – Crumb a renié l’adaptation cinématographique de Fritz the Cat, par Ralph Bakshi, à tel point qu’il a assassiné le personnage, au propre comme au figuré, par la suite. Surtout, il tente de comprendre le pourquoi de la misanthropie de Crumb qui ne trouve de bonheur qu’en écoutant de vieux disques de blues. David Lynch a produit ce documentaire. Peu étonnant tant la vision de l’Amérique de Crumb rejoint celle de l’auteur de Twin Peaks, notamment dans la satire de la famille, entre le père despotique et la mère couarde. La rencontre entre Crumb et Zwigoff a été fructueuse parce qu’elle a servi le film Ghost World, adaptation d’un comic éponyme de Daniel Clowes dans laquelle l’héroïne Enid (Thora Birch) tombe sous le charme discret de Seymour (Steve Buscemi), un vieux collectionneur avec qui elle partage le même spleen existentiel.
Ce collectionneur débranché, c’est Crumb en personne. A la fin de Ghost World, certains spectateurs ne comprenaient pas pourquoi ce personnage d’adulte attardé retournait vivre chez sa mère. Il faut voir Crumb pour comprendre qu’il ne s’agit plus de Crumb sur ce coup, mais de son frère, Charles, devenu un inadapté social qui, contrairement à Robert, est retourné vivre sous le toit familial et lit les mêmes livres jusqu’à l’écœurement. Une manière de se briser les ailes et d’annoncer son suicide, un an après la réalisation du documentaire. Le fait que Robert Crumb soit considéré comme un maître ès-comics underground peut être vu comme une revanche sur la nature et une adolescence où il s’avouait trop sensible pour affronter le monde. Le revers de la médaille, c’est que si Robert s’en est sorti, ce n’est pas le cas de ces deux autres frères (Maxon et Charles) dont l’un reste complexé par la réussite de Robert. Leurs dérèglements intérieurs sont justifiés par une enfance et une adolescence douloureuses.
En se focalisant sur les relations de Crumb avec ses frères, le documentaire fait émaner la dimension pathétique et humaine, voire universelle, de ces confidences où le sourire et l’humour sont les seules armes pour contrer la mélancolie, le traumatisme et la tristesse. Les frères de Crumb se sont repliés dans leur imaginaire pour fuir la haine ordinaire des autres. L’un d’eux, Charles, avoue à un moment donné ne pas avoir eu de rapport sexuel depuis une éternité parce qu’il ne désire plus personne. Beau gosse pendant son adolescence, il a été tellement humilié au lycée qu’aujourd’hui ces souvenirs l’ont tué physiquement et moralement. Crumb s’est servi de ces brimades pour nourrir la sève misanthrope de ses comics et illustrer le quotidien d’un calvaire estudiantin. Pour toutes ces raisons, au-delà du portrait du cartoonist dépourvu de complaisance comme d’éloge cire-pompes, ce documentaire parle surtout de la singularité discrète des plus fragiles, effrayés par le regard des autres, englués dans une mélancolie morbide, qui ne revendiquent pas avec une ostentation de faux rebelles leur esprit décalé, qui refusent la récupération culturelle et préfèrent vivre dans les marges sans épanouissement, quitte à se détruire.


![[MESSIAH OF EVIL] Gloria Katz et Willard Hyuck, 1973](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2018/09/messiah.jpg)