Enquête policière filandreuse où Al Pacino infiltre le milieu gay SM du New York de la fin des années 70, Cruising (La chasse) de William Friedkin cache une vraie parabole sur les apparences dans une société mutante. Plus de 40 ans après sa sortie scandale, il sort en Blu-ray. Et, brûlant comme l’enfer, continue de faire polémique.
Jerry Weintraub, le producteur de Cruising, a envoyé le roman de Gerald Walker, journaliste criminel au New York Times à deux cinéastes: Brian de Palma qui a décliné l’invitation pour aller tourner Pulsions et William Friedkin qui au départ n’était pas enthousiasmé. Et pour cause, le roman relatait des meurtres dans les bars gays de New York. Au moment où il l’a lu, le livre datait. Depuis, la situation dans ces bars avait évolué: ils étaient plus clandestins, plus portés sur le cuir et les dérives sadomasochistes. Selon Friedkin, le roman de Walker était obsolète, car il ne reflétait pas réellement la réalité. Le temps passe: Phil D’Antoni, producteur de French Connection, achète les droits du roman. Weintraub flaire le poisson et sent Friedkin à deux doigts d’accepter. Le réalisateur accepte de revenir sur sa décision en menant sa propre enquête. Il tombe sur une série d’articles de journaux qui décrivaient ce qui se passait dans ces bars new-yorkais et annonçaient que la situation devenait dangereuse sous prétexte que des meurtres mystérieux avaient été commis. D’emblée, Friedkin propose de se servir de ces bars comme décors pour une enquête policière tordue. Weintraub donne son accord, Friedkin commence les recherches.

Par souci d’honnêteté, le réalisateur de Sorcerer descend avec le producteur dans un bar underground, découvre un monde profane exorbitant et veut reproduire à l’écran tout ce qu’il a vu en respectant les codes (les fouloirs, les soirées à thème). Un autre détail le fascine: l’idée qu’un homme puisse mener une vie schizophrène (le jour en monsieur tout le monde, la nuit en cuir-moustache). C’est pourquoi tout le film est placé sous le signe du fantastique, de la transformation, de l’ambivalence, de l’ambiguïté et du double. S’il y a un message à chercher dans Cruising, c’est celui résumé par la dernière image du film: quel visage se cache derrière les apparences? Sous les oripeaux d’une enquête policière filandreuse, se trame une vraie parabole sur une société mutante. Pour le récit policier, Friedkin a adopté le procédé du «témoin du mal» où les personnages se transmettent la pulsion assassine et le tueur visible à l’écran change de visage. De toute évidence, l’identité du tueur ne l’intéresse pas. Le spectateur cherche pourtant à identifier un tueur en série au gré d’indices discrètement disséminés alors que l’intérêt réside ailleurs: dans la peinture d’une société confrontée aux diktats des apparences.
Très vite, Friedkin est rattrapé par la réalité. Comme dans le roman, un tueur zigouille des victimes fréquentant ces lieux interlopes. De la même façon, on retrouve leurs membres flottant dans l’East River. Suite à un appel du procureur de Manhattan, Randy Jurgensen, un détective proche de Friedkin, est amené à enquêter sur une affaire similaire. Contrairement au personnage d’Al Pacino, il a de la bouteille et après l’enquête, raconte tout à Friedkin: comment certaines attitudes et histoires du milieu influaient progressivement sur son mental. À l’époque, son collègue et lui étaient persuadés que le tueur n’agissait pas seul et qu’il s’agissait de deux flics ripoux (un blanc et un noir, surnommés dans la profession «le duo sel et poivre») qui forçaient les gays à vider leur compte en banque. Une fois coincés, les faux flics n’ont jamais été reconnus coupables, mais ont été condamnés à des peines de prison pour extorsion, agression et kidnapping. Autre événement qui passionne Friedkin – et celui-ci est intrinsèquement lié au tournage de L’exorciste: le cinéaste avait alors proposé à un figurant non professionnel de jouer le rôle de l’assistant du radiologue. Selon ses termes, il paraissait comme un homme charmant dans la vie de tous les jours. Un jour, en lisant le New York Daily News, Friedkin a découvert que l’homme dit charmant était accusé du meurtre d’un critique de cinéma travaillant pour le Variety Magazine de New York. Tous ces éléments additionnés ont poussé Friedkin à accepter ce projet d’adaptation. C’est le début des ennuis.

Sur le tournage, Friedkin est à cran et veut à tout prix rester réaliste quoiqu’il en coûte, en n’évitant pas les situations extrêmes: il a effectué des repérages dans tous les lieux fréquentés par Jurgensen durant son enquête, voulu filmer dans une morgue sans autorisation, accepté que Pacino endosse le rôle principal (lui qui selon ses dires «adorait le scénario») quitte à endurer des relations orageuses. C’est un euphémisme de dire que Friedkin a poussé Pacino à bout et l’a conduit tout droit en enfer. Les scènes – osées pour l’époque – montrent l’acteur alors grandissant paumé dans un monde gay SM. Il ne le connaissait pas, il était très intrigué. Pour peaufiner son jeu d’acteur, Pacino a posé beaucoup de questions à Jurgensen, présent sur le tournage afin de veiller à la crédibilité de la description. Pour suggérer le fait que son personnage refoule une fascination homosexuelle, Friedkin recourt aux grosses ficelles, pousse Al sur le dance floor, l’oblige à sniffer du poppers et à danser de façon hallucinée et hallucinante.

Dans une nouvelle version restaurée (sa spécialité), le cinéaste s’est amusé à créer des effets de lumière pour que l’on saisisse la révolution intérieure du personnage. L’effet peut paraître ridicule, mais il souligne l’intensité de la séquence qui ne s’est pas tournée dans la gaieté. On peut aussi louer la démarche casse-gueule de l’acteur qui a joué le jeu jusqu’au bout, sans appliquer les méthodes de l’actor studio, en misant sur l’improvisation (Friedkin qui voulait rester fidèle au script a reconnu par la suite que Pacino avait raison). En prenant des risques inouïs, l’acteur, depuis revenu de tout ça, a trouvé l’un de ses meilleurs rôles au cinéma. Friedkin était entouré du chef-opérateur Jimmy Contner qu’il avait déjà fait travailler en tant que cadreur sur ses précédents longs. C’est ce dernier qui lui a suggéré de réaliser Cruising en noir et blanc. Les deux opteront finalement pour une couleur monochromatique avec différentes nuances dans les scènes underground en contrepoint de celles, lumineuses et diurnes, où le personnage de Pacino s’acoquine avec quelques homosexuels hors du milieu. À juger certaines réactions outrancières, le film n’a visiblement été jugé que du point de vue «sombre», les réfractaires agressifs niant tout ce qui pouvait représenter quelque chose de positif et de non manichéen. Ce qui est regrettable, car cela enlève au résultat toute son ambiguïté, le thème que Friedkin travaille depuis ses débuts.

De toute façon, avant même d’être tourné, le film n’avait aucune chance de faire l’unanimité et semblait déjà voué à la haine par une partie de la communauté homosexuelle. Celle qui savait que le roman de Gerald Walker déjà très contesté allait être adapté au cinéma (la presse de l’époque avait annoncé que la transposition était en préparation à New York). Farouchement contre, elle a commencé à faire des manifestations dès les premiers jours de tournage et essayait au maximum de faire du boucan avec des sifflets et des klaxons pour que l’équipe ne puisse pas tourner. Parfois, certains activistes allaient sur les toits des immeubles près du lieu de tournage avec des panneaux réflecteurs pour bousiller l’éclairage et entraient dans les appartements à proximité pour jouer de la musique à fond et ainsi ruiner les prises de son. Des scènes entières ont dû être refaites en post-synchro avec les acteurs. Sans compter le bordel dans la rue qui poussaient les comédiens à être escortés et les flics à prêter main forte. Jerry Weintraub, producteur aujourd’hui heureux, en a d’ailleurs subi les conséquences fâcheuses: ses amis homosexuels ont refusé de lui parler pendant des mois sous prétexte qu’il soutenait le projet.
Par la suite, Friedkin et quelques membres de l’équipe – dont les acteurs qui ont beaucoup changé – ont apporté des éclairages indispensables sur les intentions du film, le recours aux images subliminales et la fin volontairement frustrante pour renouveler le genre polardeux. Concentré bouillonnant d’une époque en pleine mutation, Cruising doit également se lire comme une subversion des codes du genre avec une utilisation inhabituelle de l’ellipse, ménageant habilement des espaces de mystère pour donner au spectateur l’envie (et la liberté) de les remplir. C’est l’une des raisons pour lesquelles ce film ne se révèle pas immédiatement dans toute sa richesse.
Combo Blu-Ray + DVD du film
Un livret rédigé par Marc Toullec (32 pages)
Bonus vidéo
Commentaire audio de William Friedkin (VO)
Le film dans sa version d’origine (SD MPEG-2, 97’48”, VF Dolby Digital 2.0mono / VOST Dolby Digital 5.1)
«La Chasse de Friedkin» par Philippe Rouyer (2021, 26’49”)
Entretien avec l’historien du cinéma Didier Roth-Bettoni (2022, 13’47”)
«L’Histoire de Cruising» (2007, 21’05”, VOST)
«Exorciser Cruising» (2007, 22’32”, VOST)
Bande-annonce (3’26”, VO).
