Alors que Demián Rugna avait déjà traumatisé les abonnés de Shudder avec son film de 2017, Terrified, il revient avec un film d’horreur tourné à nouveau en Argentine et à nouveau avec l’aide de la plateforme horrifique américaine. Auréolé du double prix à Gérardmer de la critique et du public, le film confirme toutes les qualités de son metteur en scène et s’affirme sur certains aspects comme un film de genre assez unique dans le paysage actuel, malgré quelques défauts persistants.
De When Evil Lurks, on aimerait laisser ses horreurs dans l’ombre, et ainsi ne pas trop en dire. D’abord, parce qu’il s’agit d’un film de genre qui fût assez vite labellisé par le public et la critique de «choc», et que l’on sait combien ce genre d’attente peut susciter de déception au moment de la sortie d’un film. Perçons l’abcès – bien ragoûtant et plein de pu – tout de suite: When Evil Lurks est un film inégal et imparfait qui, pour ce qu’il contient de réjouissant et profondément original, est tout aussi riche en clichés éculés et très grosses ficelles d’écriture. Soucieux de donner au public (averti) une attente raisonnable, nous n’utiliserons donc pas ici de superlatifs et laisserons à chacun le soin de trouver au film une place dans son Panthéon de l’horreur, une fois celui-ci visionné – car oui, quoi qu’il en soit, il vous faut absolument voir ce bestiau assez unique!
Ensuite, parce que When Evil Lurks est un thriller horrifique dont on comprend petit à petit qu’il possède des règles bien à lui, dans un monde qui n’est pas tout à fait le nôtre, mais qui y ressemble quand même beaucoup (on est indéniablement dans un film de l’ère post-Covid), et que le mystère recouvrant celui-ci dans sa première partie alimente beaucoup l’indéniable charme du long métrage. Si le film passe malheureusement d’un régime de narration à un autre très abruptement, invoquant dans sa deuxième partie des personnages pour expliquer littéralement les règles de son univers comme s’il s’agissait de rattraper le temps qu’il avait d’abord pris, cette première rencontre avec When Evil Lurks est extrêmement réussie. Plongeant son spectateur en asphyxie au milieu de la campagne argentine, sorte de décalque d’une Amérique redneck très seventies dans l’esprit, le film suit deux frères confrontés aux abords de leur exploitation agricole à une incarnation du mal (on vous a dit qu’on ne vous dirait rien) qu’ils vont chercher à repousser. Celle-ci semble pourtant increvable, et va n’avoir de cesse de se propager, menaçant de contagion toute la famille, voire au-delà.
Demián Rugna ne filme pas tant de scènes de meurtres que ça – nous y revenons dans un instant – mais disons-le clairement : la brutalité du film peut-être par moment tout à fait impressionnante, révélant, quand elle se décide à se montrer, une facette du mal qui glace tout bonnement le sang. À ce niveau, les stars de When Evil Lurks se révèlent rapidement être les enfants, catalysant toute la violence du film, autant celle qui se reçoit que celle qui se donne. Si le genre horrifique a toujours attiré à lui nos tendres têtes blondes, autant pour des raisons symboliques (la pureté et l’innocence face au mal), de facilités scénaristiques (le mal que l’on peut faire aux enfants est celui que l’on veut à tout prix repousser) ou d’appât commercial (les mioches, comme Netflix l’a appris avec Stranger Things, ça vend), Demián Rugna prend à la racine le lien qui unit le mal et les enfants et en tire une fable d’une noirceur assez éprouvante.
Doué pour filmer la destruction physique des corps, le réalisateur fait pourtant l’excellent choix de concentrer ses effets horrifiques sur le hors-champ, laissant au spectateur le soin d’imaginer le pire (facile après ce dont il a déjà été témoin) et de se retrouver alors avec des restes, parfois très concrets, d’actes ignominieux commis hors du cadre. Les personnages, toujours susceptibles d’avoir basculé entre deux coupes, deviennent semblables à ceux de The Thing, mais leur proximité affective et familiale apporte au tout un certain vertige. Le mal est ainsi dans When Evil Lurks toujours dans les angles du cadre, se cachant, attendant que l’on vienne à lui. Ce processus insidieux, qui contamine presque tout le visionnage, donne à sentir une apocalypse silencieuse, qui se produit tout autour des personnages sans qu’ils ne soient jamais capables de la voir véritablement. Dans ces moments, alors même qu’on ne sait pas trop où regarder, on a l’impression d’assister, impuissants, à la décomposition d’un monde, dans lequel les verrous sociétaux, familiaux ou intimes sautent tous, pour un sentiment de terreur – et ce ne sont pas les nombreux emprunts au registre catholique qui nous contrediront – assez proche de celui que procurait The Strangers. Mais nous voilà déjà à comparer le film à des cimes dont nous nous étions promis de le garder dans ce papier: le diable nous emporte de ses mains juvéniles! T.R.
