[CRITIQUE] VOYAGE À TRAVERS LE CINÉMA FRANÇAIS de Bertrand Tavernier

Bertrand Tavernier présente. « Ce travail de citoyen et d’espion, d’explorateur et de peintre, de chroniqueur et d’aventurier qu’ont si bien décrit tant d’auteurs, de Casanova à Gilles Perrault, n’est-ce pas une belle définition du métier de cinéaste que l’on a envie d’appliquer à Renoir, à Becker, au Vigo de l’Atalante, à Duvivier, aussi bien qu’à Truffaut ou Demy. A Max Ophuls et aussi à Bresson. Et à des metteurs en scène moins connus, Grangier, Gréville ou encore Sacha, qui, au détour d’une scène ou d’un film, illuminent une émotion, débusquent des vérités surprenantes. Je voudrais que ce film soit un acte de gratitude envers tous ceux, cinéastes, scénaristes, acteurs et musiciens qui ont surgi dans ma vie. La mémoire réchauffe: ce film, c’est un peu de charbon pour les nuits d’hiver. »

Plus de trois heures de bonheur cinéphilique! C’est le pari démesurément chaos proposé par Bertrand Tavernier qui, en brave cinéphile, a vu voire revu plus de 950 films – on répète bien, 950 films! – pour livrer cet hommage génialement intime à un foisonnant cinéma made in France qu’il serait bien con de résumer à du cinéma de poche et auquel il importe de rendre toute la richesse. Voilà un projet de longue date, ardu, qui en apparence ne concerne qu’une poignée de cinéphiles chichiteux et qui, en réalité, devient vite affaire ardente de culture, de transmission, de critique, de passeur. Une affaire qui commence des décennies plus tôt dans un jardin comme il en existe mille, en contemplant les lumières dans le ciel, et qui traverse sans crier gare les années, de manière assez vertigineuse, s’aventurant dans des contrées oubliées, méconnues ou simplement mésestimées du cinéma français. Pas bégueule pour deux sous, Tranbert mêle étroitement sa vie et ses influences, des premiers chocs de son enfance – Dernier Atout, puis Casque d’Or de Jacques Becker – à Jean-Pierre Melville et Claude Sautet, ses parrains de cinéma. Entre-temps, il évoque avec la même fougue et le même appétit Jean Renoir, Jean Gabin, Marcel Carné, Maurice Jaubert, Joseph Kosma, Eddie Constantine ou encore Edmond T. Gréville.
La beauté et la force de ce documentaire pas-comme-les-autres, c’est qu’il ne ressemble qu’à son auteur so éclectique,  so capable de passer du film de guerre (Capitaine Conan) au film historique (La Princesse de Montpensier) en passant par l’univers de la police (L.627). Tout cela sans l’atroce tentation du narcissisme tant en vogue aujourd’hui – ici, parler de soi revient à parler de sa passion, à parler des autres et donc à parler de nous. D’autant qu’il n’est pas vain de rappeler qui était Tavernier dans les années 60, tour à tour assistant-réalisateur, critique et attaché de presse des réalisateurs de la Nouvelle Vague avant de se lancer dans la mise en scène. Résultat, c’est un puits à anecdotes: exprimer la reconnaissance qu’il a envers les cinéastes et parler de l’amour qu’il a pour certains films autorisent à se rappeler des rencontres marquantes qu’il a pu faire: de Jean Gabin qui voulait toujours lui raconter des histoires à Claude Chabrol, hilarant et à l’intelligence jamais prise en défaut, en passant par Jean-Luc Godard qui, et on le croit sur parole, pouvait être très drôle.
A l’arrivée, ce témoignage jamais poussiéreux, profondément vivant et énergique, livre une approche formidablement personnelle du cinéma, amoureuse et partageuse. C’est ce que devrait être la base de la cinéphile, à des années-lumière des vaines invectives sur les réseaux sociaux: Tavernier s’approprie les films et traduit avec sa propre sensibilité des images parfois connues de tous parfois injustement méconnues. Surtout, ce qu’il propose là, avec une réelle humilité, c’est ce que n’importe quel cours de cinéma devrait être, dépourvu de l’arrogance professorale ou de théorie exténuante, incitant à aiguiser le point de vue critique de celui qui regarde les images et à les décrypter de manière intelligente. Les rats de cinémathèque comme les blogueurs en herbe auraient sûrement de la graine à en prendre. Une seule réserve à ce foisonnant film d’images: c’est presque trop court et on en veut plus en sortant de la salle. Que les frustrés se rassurent: après ce documentaire d’une envergure exceptionnelle, Tavernier planche désormais sur la suite, une série télévisée de huit épisodes sur le cinéma français avec tout ce qu’il n’a pas pu mettre dans le film. On est joie.

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Date de sortie 12 octobre 2016 (3h 15min) De Bertrand Tavernier Avec Bertrand Tavernier, André Marcon Genre Documentaire Nationalité Français[CRITIQUE] VOYAGE À TRAVERS LE CINÉMA FRANÇAIS de Bertrand Tavernier
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