Antoine d’Anthac, célèbre auteur dramatique, convoque par-delà sa mort, tous les amis qui ont interprété sa pièce « Eurydice ». Ces comédiens ont pour mission de visionner une captation de cette œuvre par une jeune troupe, la compagnie de la Colombe. L’amour, la vie, la mort, l’amour après la mort ont-ils encore leur place sur une scène de théâtre ? C’est à eux d’en décider. Ils ne sont pas au bout de leurs surprises…
Dans L’année dernière à Marienbad (1961), de Alain Resnais, il fallait se perdre dans un univers proche du réalisme magique de Jean Cocteau pour profiter pleinement du voyage. A l’époque, cette manière d’envisager le cinéma comme immersion totale était extrêmement moderne, en avance sur tout le monde et l’ensemble, proposant une boucle onirique après Buñuel et avant Lynch, se situait quelque part entre Beckett, Breton et Caroll sans réellement élire de territoires. Encore aujourd’hui, beaucoup de cinéastes comme Dario Argento (Suspiria) sont restés sous son charme et lui ont beaucoup emprunté. Des décennies plus tard, Resnais réitère la même démarche avec Vous n’avez encore rien vu, mais le spectacle qu’il propose n’a plus le même sens. En dépit de l’appétence de Resnais pour le surréalisme, l’inédit et le cinéma expérimental – et ce depuis Hiroshima mon amour (1959), ce film-somme testamentaire entre ombre et lumière, passé et présent, vie et mort, inspiré de deux pièces de Jean Anouilh (Eurydice et Cher Antoine) imbriquées l’une dans l’autre, ne tient pas toutes ses promesses et ne génère pas autant de surprises que prévu.
Ce qui peut décevoir, c’est le titre qui ment un peu sur la marchandise : pour peu que l’on connaisse le cinéma de Resnais, on a justement un peu déjà tout vu dans ses précédents longs métrages. D’ailleurs, on ne compte pas le nombre d’autocitations : l’importance de la mémoire dans Je t’aime, je t’aime, le labyrinthe méandreux de L’année dernière à Marienbad et Mon oncle d’Amérique, la poésie mortifère dans L’amour à mort, l’ambition conceptuelle de Smoking/No Smoking. Surtout, le casting rassemble une dizaine de comédiens, certains ayant marqué le cinéma de Resnais – mentions spéciales à Pierre Arditi et Sabine Azéma. A l’arrivée, c’est un film-miroir reposant sur des oppositions claires (le théâtre vs le cinéma, l’ancienne génération vs la nouvelle), où l’on (se) regarde jouer, où l’on se perd dans les mises en abyme, où chacun est pris au piège de son jeu, où la jalousie ravive quelques douleurs et dans lequel on tire une bonne fois pour toute le rideau. Après avoir étonné pendant des années, il faut désormais passer le relais, sous-entend Resnais. Selon l’humeur, on peut trouver cela fastidieux ou enchanteur. Mais le respect n’en reste pas moins total.

