Un ami producteur nous confiait qu’il aurait secrètement voulu être ingénieur aéronautique, avant d’ajouter que son rêve n’aurait jamais pu se réaliser. En effet, depuis le milieu des années 50, la conception des avions modernes impliquait un tel degré de complexité qu’il fallait faire appel à des équipes d’ingénieurs. Cet impératif nouveau et irréversible noyait dans un collectif impersonnel toute possibilité pour des inventeurs visionnaires d’exprimer leur singularité. La même logique industrielle a toujours existé au cinéma, au moins au sein des grands studios, même si certains spécialistes (metteurs en scène, directeurs de la photo, décorateurs ou costumiers) ont su tirer leur épingle du jeu et imposer leur marque, mais avec une marge de manoeuvre très limitée, sachant que la moindre de leurs décisions est discutée par des comités de comptables en costards. La différence avec l’aéronautique, c’est qu’il y a toujours une possibilité de pratiquer le cinéma d’une façon artisanale. Vesper en est un exemple éclatant, dont l’ambition (une fable de science fiction post-apocalytique) semblait impossible à concrétiser en dehors d’un studio, mais qui s’est développé en toute indépendance avec succès: aux antipodes de la standardisation habituelle, le film revendique une identité qui fait son principal attrait. A l’origine de cette production lituano-franco-belge, il y a le couple Kristina Buozyte et Bruno Samper, dont on avait pu voir l’étonnant Vanishing waves en 2012. Avec une équipe réduite mais concentrée sur les mêmes objectifs, ils apportent un traitement frais et novateur à un thème pourtant très visité.
L’histoire débute dans un univers désolé: Vesper, 13 ans et déjà férue de biologie, survit en cherchant dans la terre stérile de rares résidus végétaux qu’elle utilise pour s’alimenter, elle et son père. Totalement paralysé, celui-ci est un ancien soldat qui travaillait autrefois pour les Citadelles, des cités sous cloche où habitent les classes supérieures. Dans son laboratoire secret, Vesper fabrique des espèces hybrides de plantes, dans l’espoir de trouver une source de nourriture. Son oncle Jonas vit pas loin dans une ferme où il élève des enfants pour vendre leur sang aux habitants des Citadelles en échange de graines à usage unique. Vesper cherche un moyen de cracker l’ADN de ces graines rendues stériles par les ingénieurs agronomes des Citadelles. Jusqu’au jour où elle assiste au crash d’un aéronef qui transportait un savant dissident et sa compagne Camelia. Celle-ci s’avère un prototype sophistiqué (et illégal) de Jug, une race d’humanoïdes génétiquement programmés pour servir d’esclaves. Sa disparition déchaîne un déploiement de force de la Citadelle pour retrouver les fuyards, incitant le fourbe Jonas à profiter de la situation. Prise entre deux feux, Vesper s’en sort avec ses modestes moyens qui sont surtout ceux du cœur et de l’intelligence.
Dans cet environnement plus qu’hostile, le parcours de Vesper est à la fois une épreuve et un moyen de révéler ses potentialités. Le film traite aussi de la famille et de ce qu’on est prêt à faire pour survive. De ce point de vue, la différence entre Vesper et son oncle est intéressante: placés tous les deux devant un même dilemne, Vesper propose une solution qui bénéfice à tous, tandis que Jonas choisit celle qui lui profitera le plus.
Le scénario prend son temps pour se développer, ce qui rend l’épisode final d’autant plus excitant et spectaculaire. Mais ce qui fait surtout l’attrait du film, c’est la création d’un univers original, extrêmement pensé et cohérent, qui contient plus qu’on n’en voit (lire interview du réalisateur Bruno Samper). Avec son ambiance mystérieuse et parfois menaçante, la forêt lituanienne a servi de décor naturel à l’histoire, tandis que la plupart des accessoires ont été crées en dur (avec très peu d’effets numériques), conformément à la philosophie de Vesper qui fait ses expériences avec les moyens du bord. Ses créations, des espèces hybrides entre animal et végétal, sont captivantes et totalement inédites. Elles sont le résultat de cette logique artisanale grâce à laquelle Samper a travaillé avec un concepteur artistique unique, à la différence des films hollywoodiens où des dizaines d’entre eux développent des concepts, au détriment de la personnalité. Ici, on sent le caractère de ceux qui ont contribué à la fabrication de ces images, aussi sûrement qu’on reconnaît le coup de crayon d’un dessinateur affirmé. Le distributeur français croit suffisamment au film pour le sortir dans une grande combinaison de salles. On lui souhaite de réussir. Vesper mérite de trouver son public, mais le simple fait qu’il existe tient déjà du miracle. G.D.
| 17 août 2022 en salle / 1h 52min / Science fiction, Drame, Aventure De Kristina Buozyte, Bruno Samper Par Kristina Buozyte, Bruno Samper Avec Raffiella Chapman, Eddie Marsan, Rosy McEwen Titre original Vesper |
