Venus noire est un de ces films à haut risque, en danger: la puissance des regards suffit à le remplir et à sublimer les principes de mise en scène qui le régissent. Loin de l’édification pédagogique, Abdellatif Kechiche a une ambition plus tripale : faire vivre au spectateur le calvaire enduré par Saartjie Baartman, une domestique callipyge, exhibée comme un monstre de foire en Europe sous le nom de «Vénus Hottentote». Par la seule force de ses cadrages (les émotions de ceux qui la regardent ou qui l’entourent) et de la durée propre à chaque scène, il donne à ressentir, de manière viscérale et organique, ce que cela fait d’être dans la peau d’une femme noire aux parties génitales hypertrophiées, au début du XIXe siècle; ce que ça fait d’avoir son corps palpé, analysé, manipulé, chosifié, disséqué, désiré, haï, abandonné avant de mourir parce qu’il n’y a plus rien à offrir – et c’est bouleversant de sentir une âme qui quitte un corps. Face à elle, des regards étonnés, des rires moqueurs, des visages en bouillie. Une laideur qui déborde de partout : des corsets, des bouches, de la langue. A l’arrivée, on n’est ni dans le freak-show de Tod Browning (Freaks) ou de David Lynch (Elephant Man), ni même dans l’ambigüité morale des mondo italiens virtuoses (Les négriers, de Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi). Plus pris au piège, comme une victime par son bourreau, avec l’incapacité de partir, de choisir, d’être soi dans un environnement où l’on doit accepter d’être un monstre parmi les monstres, sans espérer la moindre fugue romantique ou faire un art de sa différence.
Kechiche avoue dans le dossier de presse qu’il voulait réaliser Venus Noire juste après L’esquive et avant La graine et le mulet. Sauf que, sans La graine et le mulet, il n’y aurait pas eu la radicalité de Vénus Noire qui mutiplie l’ivresse maladive de la dernière demi-heure de son précédent film jusqu’à l’écoeurement. Là où le cinéaste frappe encore plus fort, c’est qu’il bouleverse non seulement les croyances, les clivages, les élans humanistes, les jugements hâtifs, mais aussi notre quotidien, en reliant hier à aujourd’hui. Les représentations à la fois grotesques et horrifiantes de la Venus Noire, proches du rituel sadomasochiste et de la mise en abyme (le film dans le film), répétées à l’envi, avec une intensité à chaque fois décuplée, évoquent autant les combats de gladiateurs de la Rome antique que la célébration éphémère des vedettes de la téléréalité qui ne récoltent que l’humiliation et l’étalage de leur vie privée. Une fois que l’on a tout vu, que l’on sait tout, les écorces ne valent plus rien. Venus Noire est non seulement un grand film sur l’exploitation mais aussi sur l’obscénité (au sens premier, «sur le devant de la scène»), d’une force inouïe que seuls quelques inconscients comme Pasolini pouvaient atteindre. Oui, le film est de ce niveau-là, avec son refus de la dramatisation excessive, ses gros plans de cauchemar, son montage fou, son absence de morale. Certains joueront les aveugles et les sourds en prétextant une complaisance insoutenable. D’autres y verront un miracle de «beau bizarre», de pur cinéma théorique animé par notre regard de consommateur, de cinéphile lumière et de jeune occidental débarrassé de tabous, persuadé de l’évolution des mœurs. Alors que rien ne change, surtout pas les gens : il y a ceux qui regardent et ceux qui sont regardés.

