Fantasmes en chair. Dans une vie d’usine où on ne peut même plus se rafraîchir avec la brise (le titre les enfants, le titre), un quinqua aux lèvres sèches du nom de Sandro passe son temps libre à grimper sur son joli collègue, qu’il délaisse une fois les couilles vidées. Entre deux puzzles et quelques brasses à la piscine, il tombe un soir sur la silhouette d’un motard aux formes démentielles, comme arraché d’un strip de Tom of Finland. Ni très bavard ni très rentre-dedans, Sandro le suit des yeux sans comprendre que petit à petit, l’homme fantasme va lui échapper…
Cela fait bien longtemps que le cinéma LGBT (horrible appellation, mais ainsi vont les raccourcis…) semble gagné par une certaine torpeur, tournant parfois même relativement en rond dans ses représentations, ses engagements esthétiques, ses audaces. Le queer-stream a frappé et on a sommeil. Agréable surprise donc de se prendre en pleine face un film comme Vent Chaud, qui s’inscrit davantage dans une nouvelle génération de rêveurs pervers. Son réalisateur Daniel Nolasco, qui avait plongé auparavant dans les coulisses d’un concours kink-fetish avec le documentaire Mr Leather, semble en tout cas descendre d’une lignée d’auteurs bien précise: on retrouve l’absence de tabous et de normes d’un Alain Guiraudie, une nette préférence pour l’onirisme d’un Yann Gonzalez et le regard cru d’un Joao Pedro Rodrigues, sans aucun doute son ascendant le plus direct. A tel point que Vent Chaud ressemble presque à une relecture lumineuse de O Fantasma, où un garçon fou de désir passait des nuits de rencontres et de branle avant de se métamorphoser en monstre fantomatique. Et du désir hors de contrôle, il y en aura à nouveau, la morbidité en moins (quoique…), l’espoir en plus.
Il est faux d’affirmer que le récit de Vent Chaud s’avère renversant: cette ballade avec une bosse dans le pantalon est plutôt un prétexte à dépeindre une solitude arrosée de sueur et de sperme, en l’occurrence celle d’un homme au sexe bourgeonnant, mais pétrifié par la vie, préférant s’enfermer dans des couloirs de fantasmes plus rassurants. Belle excuse pour exprimer une énergie purement salace, donnant l’occasion à son réalisateur de filmer tous ses acteurs comme des objets désirs. Une lubricité assumée d’un bout à l’autre, autant lorsqu’il cadre gratuitement des bulges sur du Daft Punk (un choix musical qui n’a pas malheureusement pas survécu à la version internationale) que lors des scènes de sexe non simulées, brillamment filmées (on n’est pas au royaume du gros plan gonzo) et d’une franchise absolue. Entendre par là que les acteurs font et vont là où les twinks des films labellisés évitent d’aller, fouillant les aisselles et les culs, tripotant des fluides divers (salive, pisse, foutre…), léchant le cuir, crachant dans les trous… Chaud les marrons, chaud le vent: des maillots (de bain ou de foot) trop serrés, des virées dans les vestiaires, un siège de moto encore chaud, le pantalon trop moulant d’un flic, le bruit caoutchouteux d’un leathersuit… Une décomplexion totale et une forme de fièvre divine qu’on n’imaginait plus voir dans une telle production.
Le choix de l’acteur principal, un sérieux candidat au titre de daddy, a aussi son importance: filmer un quinqua poilu en dehors des normes est loin d’être un geste banal dans un cinéma qui préfère les corps musclés, jeunes et imberbes (quoique la troisième caractéristique commence à chavirer depuis peu…). Une vision de l’homme et d’une masculinité butch héritée du cinéma porno 70’s, auquel le film glisse quelques clins d’œils (comme ce lupanar du nom de Al Parker, pornstar de l’âge d’or). Des nuits rouges, des soleils orange, des bois dorés, des promenades bleus, des douches roses: Vent Chaud est un film de toutes les couleurs, aux antipodes d’un cinéma trop enduit de crème solaire et d’amidon. Une invitation à un énorme rêve cochon et mélancolique qui se conclut sur la plus bête et alléchante des morales: tant qu’on n’est pas mort, autant s’aimer et baiser. J.M



