À la fois thriller métaphysique, histoire d’amour impossible, quête initiatique sur fond de SF avec des éléments de psychédélisme et de radioactivité, Universal theory couvre un domaine si étendu qu’on a du mal à en faire le tour à la première vision. Et ce n’est pas un hasard s’il y a plusieurs débuts (et plusieurs fins) à cette histoire centrée sur un étudiant en physique quantique dont la thèse porte sur la possibilité d’univers parallèles.
Le film commence dans les années 70 sur un plateau de télé décoré de couleurs kitsch. L’animateur a invité Johannes Leinert, auteur désabusé d’un best-seller de science-fiction, qui affirme à l’antenne s’être inspiré de sa propre expérience. Dépité par le ton sarcastique du présentateur, il quitte le plateau. Un flash-back le ramène 12 ans en arrière en 1962, dans un décor filmé en somptueux noir et blanc. Le même Johannes, alors étudiant, s’apprête à partir dans les Alpes suisses avec son directeur de thèse, le professeur Strathen, pour assister à une conférence donnée par un physicien réputé. Ils sont rejoints dans le train par Blumberg, un ancien collègue de Strathen, et son exact opposé. À l’hôtel, les choses ne se passent pas comme prévu. Le congrès est annulé, Johannes rencontre Karin, une mystérieuse pianiste de jazz qui semble le connaître parfaitement, des nuages étranges apparaissent dans le ciel tandis que des personnages inquiétants guettent des signes qu’ils sont seuls à percevoir.
Tout est tellement bizarre que le spectateur pourrait se sentir perdu, mais le récit avance avec détermination, renforcé par une mise en scène, elle aussi, très sûre, dans un style composite à la fois rétro et original qui évoque de multiples variations du film noir depuis l’expressionnisme jusqu’à la Nouvelle Vague, en passant par le thriller hitchcockien. Beaucoup de films viennent à l’esprit: Le troisième homme (Carol Reed), Une femme disparaît (Alfred Hitchcok), La jetée (Chris Marker)… jusqu’à Oppenheimer (Christopher Nolan). À ce propos, la référence au paradoxe de Schrödinger semble avoir justifié la tendance de certains personnages à mourir en cours de film, avant de réapparaître plus tard. La relation de Johannes avec Karin est particulièrement troublante. Non seulement elle connaît des secrets de son enfance, mais elle semble aussi connaître son avenir.
Partant de théories scientifiques potentiellement abstraites, Timm Kröger et son scénariste ont donné vie à un univers fluide où l’espace et le temps ne sont plus soumis aux règles conventionnelles. Le film se lit sur plusieurs niveaux, se déroule à différentes époques, et se conjugue à différents modes, le présent de l’indicatif étant facilement remplacé par le conditionnel passé ou futur. Il arrive en effet des moments qui ne donnent plus seulement à voir ce qui se passe, mais ce qui pourrait se passer. Et pour ajouter au vertige, Kröger ancre son histoire dans le contexte très réel des années 60, une époque où l’Allemagne était loin d’avoir exorcisé les fantômes de son passé, et sur le point de connaître de nouveaux bouleversements, illustrés à la fin par des images d’archives.
Universal theory est techniquement le deuxième long métrage de Timm Kröger (son premier a été présenté en 2014 à la Semaine de la Critique à Venise, mais n’a jamais été distribué). Par chance et par calcul, il s’est accordé une liberté d’action assez exceptionnelle dont il a profité pour exploiter ses intuitions, parfois à la limite de l’excès, au risque de provoquer la confusion. Mais à l’arrivée, les qualités l’emportent largement sur les défauts, et avec son mélange de fantastique, d’ésotérisme et de romantisme, Universal theory révèle l’un des auteurs allemands les plus passionnants de récente mémoire. G.D.
21 février 2024 en salle | 1h 58min | Drame, ThrillerDe Timm Kröger | Par Timm Kröger, Roderick Warich Avec Jan Bülow, Olivia Ross, Hanns Zischler Titre original Die Theorie von Allem |
21 février 2024 en salle | 1h 58min | Drame, Thriller


