C’est le genre de petit film auquel les qualificatifs les plus pompiers (une claque, une baffe, un choc, ce genre) sont réellement susceptibles de faire le plus grand mal et à propos duquel il serait inspiré de rester à son image: modeste, sobre et, parce qu’il possède ces deux qualités, voit sa puissance décuplée. Un premier long qui dit tout en peu de temps, en peu de scènes, en peu de mots. Un monde, c’est le monde vu à travers le regard de Nora, une petite fille qui entre en primaire et qui, d’emblée, n’a pas envie d’y aller. Comme un pressentiment qui ne tient pas du caprice, mais de l’angoisse viscérale de (sa)voir des choses insupportables. À raison: son frère est victime de harcèlement scolaire.
À ce grand thème de société, survient la peur des grands traitements pour une soirée de débat sur le service public avec un présentateur nous expliquant pourquoi tout ceci est très grave, pourquoi les harcelés sont gentils et les harceleurs, méchants. La réalisatrice Laura Wandel ne s’inscrit pas du tout dans cette veine, ne cherche pas du tout à distribuer les bons et les mauvais points, elle préfère raconter une expérience à la fois singulière et universelle, celle d’une enfant à qui l’on impose une violence: désarmée face au harcèlement que subit son frère (ce qui donne lieu à un point de vue encore plus dérangeant et sensible de témoin), confrontée à des responsabilités et agitée par des sentiments trop grands pour elle. Alors que son frère ne réagit pas, elle tente de prendre les choses en main, en dénonçant puis en tentant de réveiller celui qui se voit anéanti par la violence qu’il subit quotidiennement et se laisse maltraiter. Outre son frère (qui ne réagit pas), il y a le père (qui lui demande de fliquer les agissements des caïds), les amies de son âge (qui tournent le dos), le système scolaire (qui ne voit rien), les profs (qui compatissent comme ils peuvent), les peurs secrètes (la légende urbaine des élèves morts enterrés dans le bac à sable) et les rêves d’une enfant qui se seront jamais exaucés.
La mise en scène est au diapason: le spectateur voit tout ce que la jeune héroïne voit, à la manière d’une caméra subjective. Un parti-pris qui pourra agacer celles et ceux qui, dès le plan, n’y verront qu’un dispositif (Karim Leklou jouant le père, obligé de se baisser pour entrer dans le cadre, ironiseront certains). Or, l’impression d’un truc un peu fabriqué se révèle fugace: cette caméra collant aux basques pourrait effectivement passer pour une afféterie pénible de film d’auteur (tout, absolument tout, du point de vue de l’enfant) qui nous arrive tard après des Dardenne (L’enfant) / du Lodge Kerrigan (Keane) si elle ne prenait pas tout son sens grâce à l’intelligence du regard cinématographique de Laura Wandel (comment filmer la violence et traduire le torrent d’impressions subjectives qui en découle) et l’incarnation poignante de sa jeune comédienne (Maya Vanderbeque) qui porte le poids de l’horreur du monde sur ses frêles épaules.
C’est d’ailleurs grâce à ces deux points (le regard de la cinéaste qui transforme une cour de récré en monde carcéral et l’intensité de l’interprétation) que se produit l’exact inverse de la théorie redoutée. Dans une scène, les familles des harceleurs et du harcelé sont convoquées chez le proviseur et la règle veut que les excuses effacent tout le mal fait. Du moins, aux yeux de l’institution. Mais Nora, elle, sent bien, sans l’expliquer, mais en le ressentant très fort et en nous le communiquant non moins, que quelque chose n’est pas terminé, l’effet boomerang terrible, là encore invisible aux yeux de tous mais qu’elle cerne du regard, parce que déjà adulte dans un corps d’enfant. Et ce qu’elle redoutait, et qui se produit, est neutralisé par le geste simplement humain d’une petite fille à son grand frère, bouleversant de bonté, de compassion et d’amour dans un univers qui en est totalement dépourvu. T.A.
