Ultime retour à Twin Peaks. Ressortie des limbes au milieu des années 2010 par ses créateurs David Lynch et Mark Frost, diffusée il y a déjà 4 ans sur Showtime, la troisième saison de Twin Peaks, la mal-nommée «The Return», reste encore aujourd’hui l’œuvre cinématographique et audiovisuelle la plus marquante de ces dernières années. Il fallait donc se replonger dans ce grand fracas chaotique d’images une dernière fois, explorer ses thématiques et ses motifs visuels, et se perdre. Épisode 8.
«We keep licking while the skin turns black»
Très peu d’images et de sons tels que ceux déployés dans l’épisode 8 – intitulé Gotta Light – ont autant hanté les esprits des spectateurs-exégètes les plus assidus de Twin Peaks, et peut-être même au-delà de cette sphère. Presque six années sont passées depuis et la retrouvaille avec ce déferlement informe pour réactiver cette story fait paradoxalement renaître tout ce qu’il y a autour de nous, comme un pouvoir désinfectant. Et pourtant, cet épisode-anomalie raconte en quelque sorte la naissance du mal twinpeaksien: par les incantations, les créatures et, chose rare dans l’œuvre lynchéenne, une part de réalité. Une sublime angoisse, du noir jeté au visage.
Dès son début, Gotta Light met au défi la compréhension du spectateur avec une séquence horrifique faite de surimpressions, de malaxages sanguinolents et d’apparitions/disparitions de «Woodsman», sorte de vaisseaux humains de la Black Lodge. Un amas de formes putréfiées qui font transpirer le visage de Ray Monroe. Celui qui vient de tirer sur Bad Coop fait bien de s’échapper: ces incantations autour du corps inanimé du méchant de cette saison 3 semblent avoir pour but de lui redonner vie. À cela, Lynch enchaîne avec une prestation musicale des Nine Inch Nails avec le titre She’s Gone Away. Habituellement calé en fin d’épisode, ce live au Roadhouse agit ici comme le prolongement de cette incantation des Woodsmans, par l’ambiance horrifique, la prestation habitée de Trent Reznor et des paroles symboliques. «We keep licking while the skin turns black», «Spread the infection where you spill your seed»: évoquant les peaux noires, la semence et l’influence des Woodsman. Tout ce maelström marche, puisque Bad Coop se réveille.






«Five, four, three, two, one…»
S’ensuit probablement l’un des moments les plus choquants de toute cette saison 3, celui qui traumatisa tous les spectateurs du 25 juin 2017 (jour de la diffusion). C’est comme une première fois, parce qu’on ne l’oubliera jamais. La fameuse bombe nucléaire, recouverte par une compo au titre évocateur (Threnody for the Victims of Hiroshima de Witold Rowicki) et des effets visuels ahurissants créés par la société française d’effets spéciaux BUF. Une bombe qui, dans la logique de Twin Peaks, peut s’inscrire comme l’acte de naissance du mal: nous y verrons par exemple la création du Convenience Store et surtout de BOB, le tueur de Laura Palmer, issu ici d’un crachat d’une créature nommée The Experiment, elle-même issue du feu nucléaire. Dans l’afflux de matières qui suit la détonation, nous pouvons y voir un hommage au trip final de 2001 de Kubrick. Et enfin, détail pas anodin: la date du 16 juillet 1945, qui fut dans notre réalité celle du premier essai nucléaire commandé par Ropert Oppenheimer dans l’établissement du Projet Manhattan, au même endroit, à White Sands. Un effet de réel vertigineux et horrifique compte tenu de la teneur et de l’importance de la séquence. Rep à ça Christopher Nolan.
La bombe, nous la reverrons dans l’épisode, mais depuis le point de vue du Fireman, le même personnage qui donnait les indices à Cooper dans les premières secondes de The Return. Le Fireman se situe dans un nouvel outre-monde de cette saison 3, et qui a tout l’air de la fameuse White Lodge, tant désirée et commentée dans la série, la Mètis de la Black Lodge. Elle se montre enfin comme pour contrer le mal environnant, celui qui s’est répandu par le nuage nucléaire. Car au travers d’une séquence sublime, ornée par une composition onirique et émouvante d’Angelo Badalamenti, le Fireman, suite à son visionnage de la bombe, se «sacrifie» en produisant un orbe doré, récupéré ensuite par sa colocataire. Ce n’est pas n’importe quel orbe, puisqu’il s’agit de Laura Palmer (!), dont nous distinguons le fameux portrait, ensuite envoyée sur Terre pour être la clé de l’éradication du mal. Parce que Laura is the One, nous disait la Log Lady.






Impossible après cette séquence de ne pas penser à une mise en abyme du spectateur qui, comme le Fireman, assiste à la propagation du mal et qui, par son regard et son pouvoir, donne naissance à Laura Palmer. L’orbe doré pour le Fireman est ce que Laura Palmer est pour le spectateur et Twin Peaks, c’est-à-dire une nécessité pour résoudre le mal, une création au moment où tout s’écroule. Car sans Laura Palmer, plus rien n’aurait de sens. Tout tourne autour d’elle ; nous l’embrassons. Laura Palmer, un objet total de fiction dans la fiction, n’est même pas née par voie naturelle: elle est aussi, quelque part, une créature.
«Drink full, and descent…»
La structure quelque peu chaotique de cet épisode (partir du présent de la série avant de revenir en 1945 pour montrer un test nucléaire) continue à se décliner avec 20 dernières minutes qui se passent en 1956. Les créatures font toujours bon train: un Frogmoth (mélange d’une grenouille avec une mite) éclot et un Woodsman terrorise des routiers et une station de radio. Bourrage de crâne en règles, flaques de sang, un peu de feu (réplique culte, «Gotta light?») et une incantation à la radio sont au programme de l’aventure d’un Woodsman joué par le sosie officiel d’Abraham Lincoln aux USA: un certain Robert Broski (de quoi enjouer les exégètes de Lynch par rapport à son traitement de l’histoire des États-Unis). Lincoln, création de la bombe nucléaire, on adore l’idée.


Quant au Frogmoth, il tape l’incruste dans le gosier d’une enfant qui semble en couple avec un garçon qui lui fait des avances. Quand on s’interrogeait à l’instant de la découverte sur l’identité de la jeune fille qui avale la créature, Mark Frost nous révèle dans son Dossier Final (un bouquin d’enquête sorti peu après la fin de la saison 3) que cette jeune fille n’est autre que Sarah Palmer, la mère de Laura. Théorie fumeuse, peut-être, mais qui tient la route tant la hantise de Sarah vis-à-vis de Laura, et notamment dans cette saison 3, est mise en exergue par des attributs possessifs, contradictoires et maléfiques – à peu près tout ce qui se diffuse dans cet épisode. D’autres théories évoquent que le cheval mentionné par le Woodsman dans son incantation («The Horse is the white of the eyes, and dark within») est le cheval blanc que Sarah voit apparaître dans sa chambre dans l’épisode 14 de la saison 2. Et puisque la petite Sarah s’endort au son de cette incantation, le lien peut se faire…
Des théories, en veux-tu, en voilà, mais l’épisode 8 de The Return repose sur le principe de l’anomalie. Cette saison 3 agissant elle-même comme telle dans la saga de Frost et Lynch, cet épisode vient y cristalliser tout ce qu’il y a d’informe et d’inventif. En regroupant les théories, les effets et inventions déployés dans ce torrent de fiction, on ne peut que qualifier cet épisode comme le plus phénoménal, étrange et radical d’une fiction qui, ici, touche à l’éternité. Q.B.-G.
