Restauré en ce début d’année, projeté à la Berlinale et distribué chez les Anglais de Second Run, Twilight de György Fehér n’a pratiquement jamais existé en dehors de son pays natal, hormis un passage éclair à Toronto et Locarno. Il représente pourtant tout ce qui fascine dans le cinéma de l’est… ou, comme il est résumé si caricaturalement aux yeux de certains (des paysages déserts avec des figurants tirant une tronche de deux pieds de long, dans un noir et blanc stylisé, avec des plans étirés). Nous, on n’en a rien à foutre, on savoure la découverte.
Tout démarre sur un stupéfiant cauchemar de coton: la caméra survole une forêt peinte de grise, les arbres semblables à d’énormes champignons, consacrant la nature en immense corps malade. Impossible de situer l’époque ou l’endroit, résolument oublié du monde. Au pied d’une croix, on retrouve le corps d’une gamine de 8 ans qu’on a approché de trop près avec une lame de rasoir. M le Maudit s’invite chez un Tarkovski qui se serait perdu dans les limbes. L’affaire agite la région: plusieurs inspecteurs sont sur l’affaire, sans qu’on comprenne jamais tout à fait qui fait réellement quoi là-dedans.
Le décor, si monstrueux, si spectral avec ses landes brumeuses, ses sous-bois décharnés, dévore tout à un point qu’on ne cherche plus à savoir qui est qui, qui fait quoi, comme saisi de sidération par cet outre monde: le polar annoncé se dérobe et se carapate. Flics, ouvriers, écoliers: tous vivants-morts, éteints, excepté peut-être l’un des rares interpelés, qui finira une bastos dans la tête, ou un autre enfant témoin, angelot qui n’a pas l’air de situer la gravité de l’affaire. On dit d’ailleurs que les bambins du coin auraient croisé un géant, dont la seule apparition sur un dessin parfaitement innocent, suscite à lui seul une terreur blanche. Des officiers de police au moindre paysan, la suspicion se glisse partout: chaque main levée sur un enfant, même dans l’espoir d’une tendresse gauche, si ce n’est douteuse, ne fait que renforcer le doute.
Dans ces vallées sans horizon, pas d’espoirs en vue, mon capitaine: la résolution ne résoudra rien, laissant à peine le spectateur la possibilité d’entrevoir une terrifiante vérité. Et pour un film chantant la mort à chaque plan, quoi de mieux que de faire gazouiller les morts eux-mêmes: l’étrange chœur fantomatique du morceau Zinskaro, qui hantait déjà le Nosferatu, fantôme de la nuit de Werner Herzog (1979) et le Hello Earth de Kate Bush, revient comme un leitmotiv obsédant, une élégie sans fin. De tous ses silences, ses non-dits et de tout son poids, Twilight terrasse et ne laisse rien. On est à se demander jusqu’où son fatalisme imprégné de boue aura influencé le Bela Tarr du Tango de Satan, assurément son voisin de palier. J.M.
Réal: György FehérHongrie / 1990 Avec Péter Haumann, János Derzsi, Judit Pogány. |

Réal: György Fehér