« True Detective: Night Country »: on a vu le pilote de la saison 4

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De retour pour six épisodes, écrits et réalisés par la Mexicaine Issa López, HBO renouvelle sa série policière phare True Detective pour une quatrième saison, dans l’espoir, dix ans après, de renouer avec le succès monumental de la première. Sous-titré «Night Country», le show s’offre un petit séjour en Alaska avec Jodie Foster – la série a pris l’habitude de se payer quelques stars dans les rôles titres –, pour une enquête mêlant disparitions inquiétantes et meurtres remontant à la surface des années après avoir été commis. Un pilote convaincant?

Après que d’affreux rennes en CGI se sont mystérieusement suicidés sous l’œil impuissant d’un chasseur (comment peut-on commencer un show avec une scène si peu maîtrisée?), le récit débute avec la disparition du soleil pour de nombreux mois, et avec lui, celle de l’intégralité des membres d’une station de recherche scientifique, ayant laissé pour seule trace derrière eux une langue baveuse tranchée au sol. Celle-ci, identifiée grâce à certaines traces caractéristiques comme appartenant à une femme autochtone, rappelle à deux flics locaux une disparition vieille de plusieurs années, celle d’une jeune inuite retrouvée poignardée et dont la langue se trouvait justement sectionnée. Les deux affaires sont-elles liées, et cela aurait-il un lien avec le murmure que plusieurs personnages entendent dans l’épisode: «elle s’est réveillée»? La première des deux policières, Liz Danvers (guest-incarné par Jodie Foster), n’en est pas tout à fait convaincue, mais sent que cette disparition va la forcer à se replonger dans le passé de la petite communauté d’Ennis, la ville dont elle a la charge. La seconde, Evangeline Navarro (Kali Reis), elle, n’a pas de doutes: cette langue appartient bien à cette femme poignardée des années plus tôt. C’est qu’Evangéline avait fait de ce meurtre, jamais résolu, une véritable obsession, lui ayant valu une dispute avec Liz et ses fonctions rétrogradées. Mais voilà, les deux femmes vont devoir à nouveau collaborer si elles veulent avoir une chance de résoudre ce mystère qui ne va qu’en sépaissisant.

Pour se rendre compte ce qui constitue les forces et faiblesses du pilote de cette quatrième saison, il faut bien comprendre que la comparaison avec la première ne va pas forcément de soi, le show de 2014 n’étant pas nécessairement une recette que le reste de la série doit être amené à reproduire à l’identique; malgré un accueil public et critique plus glacial qu’une nuit polaire en Alaska, la seconde saison avait prouvé qu’il était possible de faire de la formule quelque chose d’intéressant, sans pour autant la reproduire à l’identique. Non, si cette saison-là amène logiquement à une comparaison avec celle écrite par Nic Pizzolatto et réalisée par Cary Joji Fukunaga (désormais tous deux producteurs du show), c’est qu’elle y fait, dès son premier épisode, très volontairement référence. La constitution d’un nouveau duo, dont la dynamique est assez semblable à celle qu’entretenaient Woody Harrelson et Matthew McConaughey (eux aussi passés depuis producteurs sur le show), constitue certainement l’itération la plus intéressante et prometteuse du pilote vis à vis de la première saison. Le casting oppose ainsi deux physicalités bien distinctes : Kali Reis, ancienne boxeuse championne du monde reconvertie actrice, met facilement une tête et plusieurs dizaines de kilos à l’acariâtre et tenace Jodie Foster, rendant le rapport de subordination de la première envers la seconde assez intéressant. Ces deux femmes, visiblement obsédées par le contrôle, sont traitées très directement comme des personnages dysfonctionnels, recourant à des comportements assez problématiques rarement montrés avec autant de franchise dans ce type de production. Le pilote ne dresse donc pas le portrait de personnages parfaits, ni même vraiment recommandables, mais fournit juste assez d’empathie dans leurs imperfections pour susciter l’envie de voir Liz et Evangeline évoluer, ce qui est en soi une petite réussite d’écriture dans un show constitué d’un binôme de tête féminin.

Si cette partie est donc plutôt réussie, le reste de l’épisode souffre d’un manque d’élégance général, présentant de manière assez bordélique ses personnages (pourtant donc tout à fait prometteurs), leur passé et l’enquête dans laquelle ils se lancent. Pire, la superposition de trames narratives temporelles disjointes, marque de fabrique de la première saison, est ici reprise avec la même intention, mais dans un manque absolu de finesse: Jodie Foster a beau sortir de belles phrases réflexives sur la nécessité ou non de fouiller le passé («What are they looking for? Digging that ice up», souffle-t-elle devant un tas de carottes de glace remontées par les scientifiques), la superposition du passé et du présent ressemble ici davantage à un extrait de Cold Case qu’au trip lent et fiévreux de 2014. Avec ses «boum» sonores et cheesy venant cadencer chaque apparition d’un flash-back, ses plans éculés de personnages contemplant les œuvres mortifères d’un assassin misogyne sous la pluie, on pourrait même dire que ce pilote renvoie True Detective dans les tropes dont la première saison avait réussi à sortir les séries policières.

De même, l’imagerie convoquée souffre de la comparaison avec la réinvention crasse et mystique qu’opérait la première saison du southern gothic; la superposition d’images mentales à des parties réelles de l’enquête, nous plongeant dans les visions malades de ses protagonistes (souvenez-vous des «I don’t sleep. I only dream» de Rust Cohle et de ses visions de spirales d’oiseaux dans le ciel) est ici reprise en trébuchant souvent techniquement — attention à l’apparition d’un ours polaire borgne, ayant visiblement bouffé les affreux rennes CGI de l’intro au petit déjeuner. Mélangeant pour le moment maladroitement une certaine imagerie mythologique venue des peuples arctiques à des hallucinations PTSD téléphonées, ces visions ne produisent jamais complètement l’effet voulu.

Pourtant, si la série bégaie dans ses effets formels, une note d’espoir pourrait venir de la ville en elle-même; forcée de traiter d’un espace immense dans lequel la vie est concentrée en de rares lieux, Issa López semble vouloir, à l’inverse de la première saison qui proposait un panorama presque complet de la Louisiane, miser davantage sur un sentiment de localité et de communauté. Coincés dans un enfer blanc, dans une ambiance très The Thing dans l’esprit, les personnages secondaires peuplant la ville d’Ennis démontrent une certaine épaisseur. En exposant leurs fêlures individuelles et collectives, Issa López parvient à faire vivre ce petit monde au bout du monde, dans un lieu où hommes, femmes, Américains, peuple autochtone et animaux sauvages sont tous forcés de vivre ensemble, de se donner un peu de chaleur quitte à tout envoyer brûler. C’est ce cadre qui pourrait amener un intérêt nouveau à la série, un je-ne-sais-quoi de Twin Peaks, et lui permettre d’exister autrement que comme un rêve refroidi de Rust Cohle. T.R.

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