[CRITIQUE] TOKYO SONATA de Kiyoshi Kurosawa

Avec Tokyo Sonata, Kiyoshi Kurosawa oublie les trompe-l’œil fantastiques pour réaliser une tragédie absurde et désespérée reposant sur des bases éprouvées (l’éternelle remise en question de la famille japonaise, naguère violemment parodiée par Takashi Miike dans Visitor Q). C’est aussi son meilleur film. Papa est un salary-man qui a honte de confesser à sa petite famille qu’il a été licencié sans préavis, qu’il passe ses journées à errer avec son attaché caisse avant de faire un tour aux soupes populaires et qu’il rentre le soir avec la peur au ventre que toute cette famille vole en éclats. Maman, elle, pense que quelque chose ne tourne pas rond dans sa vie et se contente de jouer les bobonnes au foyer. Grand fiston a envie de changer de peau pour rejoindre les soldats US et faire la guerre. Petit fiston, lui, a envie d’être un artiste, traîne sa solitude dans les rues désertes, trouve un piano dans les poubelles et s’imagine parmi les grands de ce monde. Le point commun de ces quatre-là ? L’envie de changer de vie. A chaque fois, un train frôle leur maison, émet un fil de lumière qui irradie le foyer, sublime les visages et symbolise en même temps une lente aliénation. A chaque fois, un élément (ou un événement) leur ouvre une brèche. Ils s’y enfoncent, n’en reviennent pas toujours, chahutent leur quotidien.

Il suffit de voir les premières images de Tokyo Sonata pour comprendre que ce nouveau Kurosawa ne sera pas comme les autres Kurosawa: un simple plan fixe balayé par un travelling discret qui évoque autant le cinéma de Ozu que de Yoshida. La mère de famille ferme la fenêtre parce que dehors, la tempête gronde. Cela ne sera pas suffisant pour protéger le foyer des tempêtes intérieures. Ce nouveau long métrage risque de plaire à ceux qui restaient jusque là rétifs au cinéma de Kiyoshi Kurosawa. Habitué aux histoires de fantômes – dont il essayait tel un artisan de démonter les codes avec l’élégance d’un Tourneur –, le cinéaste orchestre un « drame sociétal ». Le genre n’est certes pas nouveau pour lui (voir License to Live, Séance et Jellyfish) ; mais, il n’a jamais autant convaincu. Ses plans-séquences ne servent plus à faire joujou ni même à tester les résistances du spectateur, mais traduisent plus que les mots qu’il s’agisse de capter une balade improvisée mue par le syndrome de Stockholm ou de filmer comme une mauvaise blague une longue file d’attente des actifs au chômage.

De cette structure rigide, découlent des moments de folie inattendues, comme l’apparition de Yakusho Koji, comédien fétiche de Kurosawa, qui surgit tel un ange exterminateur loser pour bouleverser le destin d’une mère qu’il a prise en otage. Soudain, l’intrigue change de direction et renforce de manière puissante le sentiment de déchirure. On avait les prémisses de cette « révolution Kurosawa » dans Séance, un film pourtant mineur tourné pour la télévision qui contenait déjà ce brouillon d’émotion. Les personnages y étaient aussi brisés. La société, de plus en plus exigeante et monstrueuse, les empêchait de s’épanouir comme d’y voir clair. En voulant faire le bien, ils ne récoltaient que le malheur. Pour toutes ces raisons, on est – enfin – content d’aimer pleinement un film de Kurosawa, confirmant ainsi les promesses tenues dans Cure (histoire de témoin du mal qui laissait le spectateur dans tous ses états), Séance (fausse ghost story et vraie ébauche dramatique sur la culpabilité glissante d’un couple fragile) ou encore Kaïro (alternative de films de fantômes japonais avec ses plans de trouille bleue). La scène finale, instant magique, gorgée d’émotion et promesse attendue, est ce qu’il a réalisé de mieux dans toute sa carrière. De la crise à l’espoir, il a tout dit, en suggérant du génie artistique là où on ne le voyait plus. Inutile de dire que l’artiste qui s’exécute au piano, c’est Kiyoshi Kurosawa. Vu la virtuosité, on ne peut que s’incliner.

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