Tokyo, film à sketches réunissant un trio de cinéastes passionnants (Michel Gondry, Leos Carax et Bong Joon-Ho), avait tout pour séduire sur le papier. A l’écran? Une réussite sans fausse note qui propose trois segments aussi différents que réussis. Ils sont tous liés par un même dénominateur commun (la solitude) mais guidés par des sensibilités distinctes, se révèlent identifiables grâce aux styles de leur metteur en scène et brodent sur la capitale japonaise en insistant sur son caractère moderne et futuriste. Pour faire court, Gondry raconte un rêve qui se transforme en cauchemar (ou comment une demoiselle perd progressivement son identité dans la jungle urbaine); Carax montre qu’il y a des cons partout (ou comment une créature mystérieuse provoque par son manque de civisme le chaos puis la haine de ses contemporains); et enfin, Bong Joon-Ho affiche son sentimentalisme si discret (ou comment un homme reclus chez lui depuis dix ans abandonne ses habitudes par amour). Inexorable sentiment de perte, peur des autres, désert affectif et sexuel. Sous la légèreté de l’exercice, percent de noires inquiétudes.
Commençons par Interior Design, le premier sketch de la série, signé Michel Gondry, qui grosso modo suit le parcours existentiel d’une demoiselle confrontée à différents problèmes qui finit par perdre son identité dans la masse et réaliser que sa vie n’a pas plus de valeur que celle d’une chaise. Chosification de l’individu, angoisse de se faire abandonner par son petit copain (qui comme par hasard se lance dans une carrière de réalisateur), sensation de se sentir inutile dans un monde qui va trop vite. Ne pas se fier aux apparences: Gondry qui, certes, n’a pas la rigueur d’un Antonioni pour s’attaquer à ces « grands thèmes », s’identifie moins au jeune artiste montant toqué d’images bizarres qu’au personnage féminin qui vit dans sa bulle avec ses angoisses étanches, impossibles à communiquer. Ici, parler de Tokyo, mégalopole tentaculaire et grouillante où les individus sont voués à l’anonymat, revient à parler du monde, de ses dysfonctionnements, du tumulte urbain qui noie toute sensibilité. Les scènes les plus apaisantes sont celles, casanières, où la miss se retrouve dans son appart avec son copain. Ailleurs, c’est le chaos et il ne dit jamais son nom. Il bouffe de l’intérieur sans qu’on s’en rende compte. As usual, Gondry évite la chronique dépressive par son sens coutumier du détail qui tue et sa mise en scène aussi inventive que légère. Entre songe bricolo et fantaisie pluvieuse, sa tragi-comédie ne cache néanmoins pas l’envers du décor (la rude réalité sociale qui brise toutes les utopies) et rejoint la veine personnelle de La science des rêves. Ça ne manque pas de qualités, mais grosse frustration : le sketch – qui a manifestement envie de creuser la dimension absurde du parcours cotonneux à deux doigts du cauchemar – s’arrête là où l’on aurait aimé qu’il continue. Ce serait oublier que Gondry ne signe pas un long mais un court.
Merde, le segment de Leos Carax – ou l’art de plomber la bonne ambiance –, est celui qui fera le moins l’unanimité. A juste titre: il dérange plus qu’on ne le pense. Cet objet mal identifiable intrigue pour plusieurs raisons et principalement le retour de son auteur dont on n’avait plus de nouvelles depuis l’épouvantable Pola X, salmigondis qui pendant plus de deux heures interminables se fourvoyait dans le ridicule et avait en son temps déçu bon nombre de ses disciples. Contre toute attente, le cinéaste adopte un ton nonsensique qui sied parfaitement à ses obsessions et casse un peu le mythe de l’artiste torturé et cérébral. Il était temps. Tel quel, c’est un film catastrophe mais à échelle humaine. Une sorte de The Host version Playmobil. Une créature glauque (Denis Lavant, égal à lui-même donc très bien) sort des égouts pour rejoindre les vivants et agresse les passants dans la rue en promenant son impolitesse. L’affaire prend une telle tournure que l’intrus armé de son œil défectueux et de son jargon inaccessible devient une menace nationale. Puis un phénomène de mode. Puis une bonne raison pour stimuler la fascination comme le dégoût de ses concitoyens. Enfin, la créature – que l’on est venu déranger sur son territoire – permet de parler de la politique comme elle va mal ici et ailleurs (Carax se fout en passant de Bush fils et de Sarko). Et si la bête était ce fruit pourri de la déshumanisation? Et si elle renvoyait finalement tous les japonais – et donc toute l’espèce humaine – à leur médiocrité? Et si elle était une voix de la sagesse – paradoxale – qui ramenait un peu de vie et d’agitation à ce Tokyo policé?
Il ne fallait pas compter sur Carax pour faire dans la carte postale. Si les premières bobines et les apparitions tordantes de Jean-François Balmer en avocat français durant un long procès – étiré jusqu’à l’absurde voire l’ennui – préviennent qu’il s’agit d’une comédie animée par le gag et la réplique qui tombent à plat, la suite de l’intrigue noircit l’ambiance et lorgne plus vers une satire aussi ironique que mordante au dénouement monstrueux (bien malin qui devinera le twist). C’est extrêmement ambitieux, mais tellement outré dans ses choix artistiques que certains risquent de passer à côté de la subversion et de son humour pince-sans-rire. Mais, ô grand mais, ces deux segments ressemblent à des broutilles (certes bien exécutées mais mineures) face à la merveille de ce film à sketch : Shaking Tokyo, de Bong Joon-Ho, judicieusement placée à la fin, qui confirme le talent du cinéaste sud-coréen responsable de Memories of Murder et The Host et donc capable de beaucoup dans n’importe quel format. En deux trois plans, il pose le quotidien morne d’un jeune homme cloîtré chez lui depuis dix ans. Comme s’il avait peur de l’apocalypse. Il a perdu contact avec l’humain – à part pour les livraisons de pizza à domicile – et reproduit mécaniquement des gestes.
Notre héros – que l’on imagine trahi par l’existence et hostile au monde comme il fait peur – retrouve progressivement le goût de la vie au contact d’une demoiselle cyborg, livreuse de pizza de son état, qu’il rencontre lors d’un tremblement de terre. D’un seul coup, son quotidien clinique s’écroule (très belle métaphore). La miss tombe dans les pommes. Pour la réanimer, il se contente d’appuyer sur son tatouage. En réalité, un bouton imaginaire qui déclenche tous ses affects. Et sans jamais trop en dire, Bong raconte une vraie histoire d’amour simple et sans effets, jamais noyée sous l’eau rose, où le tremblement de terre devient synonyme de coup de foudre. Où un homme ose affronter le regard du monde extérieur par amour. Où la renaissance des sens et des sentiments fait autant de bien que des rayons de soleil après une pluie grisâtre. Impression d’agonie lente avant le choc qui ravive des sensations depuis trop longtemps endormies. Deux regards qui expriment la même émotion. Des plans ensoleillés qui trahissent le climat lourd, l’anxiété de se perdre et en même temps le besoin vital de se connecter à celle que l’on attendait, en silence. C’est d’un romantisme à tomber. Parce qu’il faut y croire et que Bong Joon-Ho ose y croire. Une lueur d’espoir déchirante dans ce triptyque qui jusque là puisait son désespoir dans la noirceur de Tokyo. Merci à Bong d’en révéler la mélancolie.

