Dans la campagne Texane, une jeune fille perd sa mère overdosée, part avec son père dans la baraque de sa grand-mère, s’invente un monde imaginaire pour échapper à la triste réalité de son quotidien et se perd dans ses rêves.
Ne pleure pas celui qui disparaît et réjouis toi de l’avoir connu. Après le semi-échec des Frères Grimm, opus copieusement détesté par une bonne majorité des cinéphiles, mais qui n’était pourtant pas dépourvu de qualités sérieuses, Tideland se présente véritablement comme le premier gros échec artistique de Terry Gilliam. A tel point qu’on se demande quelle est la légitimité et la raison d’être de ce récit fastidieux, dont on ne peut assurément discuter la pérennité. Etalant son canevas sur une durée que rien ne justifie, Terry Gilliam perd toute crédibilité même auprès de ses aficionados. Le film qui semble avoir été mis sur pied pour rassurer ceux qui s’inquiétaient de son indépendance et de son état avec Les frères Grimm est aussi drôle et frivole qu’une oraison funèbre dans une cathédrale d’ennui. Dès les premières scènes, pourtant, la familiarité s’impose. La virtuosité formelle est présente, incontestablement, que ce soit dans les mouvements de caméra, les choix musicaux et les multiples idées de mise en scène.
Hélas, très vite, la mécanique tourne à vide. Ce n’est pas un problème de manque d’émotion face à la magnificence des images mais de substance, de tours de passe-passe scénaristiques d’une facilité déconcertante, de fausse bizarrerie onirique, de délires fabriqués, de dialogues qui sonnent faux, d’acteurs complètement à côté de leurs pompes (le pompon revient aux retrouvailles Jeff Bridges-Terry Gilliam). Envers et contre tous, Gilliam donne l’impression de filmer tout en étant le seul convaincu par la puissance de son intrigue. Toute l’histoire repose sur un personnage féminin à la fois solitaire, intelligent, égoïste, jaloux, habile, puéril et finalement irritant. Une bonne partie du film est uniquement consacrée à l’évolution de la gamine qui doit faire face au deuil de ses parents et communique seulement avec des têtes de poupées auxquelles elle donne une personnalité précise. L’exercice est laborieux. Il est interprété par la jeune Jodelle Ferland (Silent Hill) qui performe son personnage et tente de maintenir l’intérêt jusqu’au bout avec un cortège de grimaces, de gesticulations hasardeuses et de sourires furtifs. Gilliam peut la remercier. On imagine le plaisir qu’il a dû avoir à travailler avec une enfant (comme Sarah Polley sur Les aventures du Baron de Munchausen) mais trop fasciné par la performance de sa jeune actrice, le cinéaste ne se repose que sur ses frêles épaules.
A l’inverse de certains films qui laissent craindre le pire pour court-circuiter progressivement les vilains a priori et n’offrir que le meilleur, Tideland opère la morne démarche inverse et fonctionne de guingois en passant par des étapes incohérentes jusqu’à un retournement de situation final incongru et ambigu, en forme de prémonition, qui synthétise à la fois une invitation au rêve (l’impression du rêve dans le rêve) en même temps qu’un renoncement (le brutal retour à la réalité). Le cinéaste voudrait certainement reproduire l’effet coup de poing de Brazil mais ne sème que la confusion et donne l’impression de ne pas très bien savoir là où il a voulu en venir.
Tout ici est trop sursignifié pour laisser place à une quelconque surprise ou même au sacro-saint vertige Gilliamesque que l’on ne retrouve que par trop brèves intermittences. Les premières scènes où la gamine vit dans un monde de junkie et exécute sans rechigner les shots de ses parents ne servent finalement qu’à faire le contrepoids avec la tonalité poétique, cotonneuse et onirique. Le fil scénaristique se résume à une avalanche d’autocitations inopportunes (un peu de Munchausen, un peu beaucoup de Fisher King) comme si le maestro était arrivé au bout de son rouleau imaginaire. C’est pour mieux lancer des clins d’yeux aux fans, amplifier la mansuétude, faire passer la pilule d’une histoire archi-rebattue sur fond de peurs enfantines, en déployer tous les clichés de manière faussement fantaisiste (schizophrénie latente, confrontation brutale à la mort, première découverte du sexe) et à l’arrivée ne produire que du sous-Burton. Qu’on se le dise : des cinéastes récents (Gabriele Salvatores) et moins (Victor Erice) ont radiographié les tourments de l’enfance confrontée aux mystères de l’existence de manière infiniment plus pertinente, aiguë, inquiétante et sensible.
Quand il a épuisé toutes les ressources de son postulat initial, Terry Gilliam greffe une histoire d’amitié presque touchante entre la protagoniste et un voisin attardé qui traduit l’attachement du réalisateur pour les figures marginales comme naguère Robin Williams et Amanda Plummer dans Fisher King. Seulement, des flirts primesautiers ne pourront à aucun instant supplanter la sublime déclaration d’amour de Williams à Plummer dont la simple évocation suffit à émouvoir aux larmes. Tideland ne manque pas de cinéma mais juste des grands moments de cinéma comme seul l’ami Terry est capable d’en orchestrer. Là, on se contente juste d’être dans l’expectative.
Le récit contient quelques scènes de délire peu ou prou efficaces, souvent forcées. Mais surtout il développe une thématique intéressante (prévision d’une apocalypse, dangers latents) et suffisamment noire pour inspirer adéquatement le réalisateur de Brazil. Or, le réal touche timidement à ces zones d’ombre en faisant inégalement monter la pression et se trouve confronté aux dures lois du divertissement avec l’épée de Damoclès au-dessus de sa tête (plus droit à l’échec). Le cul entre deux chaises, il essaye de donner lieu à un produit hybride qui stimule autant l’intellect que le sentiment. En réalité, Gilliam mise essentiellement sur l’affectif mais il n’arrive pas à créer une identification avec le spectateur. Cela aurait pu donner lieu au film pour mômes idéal mais c’est trop cérébral pour les enfants et trop décalé pour les parents. Gilliam qui tente d’annihiler l’innocuité par des touches de cruauté alors qu’il tutoie la mièvrerie échoue sur les deux tableaux.
Qu’on le prenne dans n’importe quel sens, le film ne marche pas. Mais, de cette pauvre boursouflure, une chose est presque rassurante: contrairement aux Frères Grimm, on retrouve ici la folie inhérente, marque de fabrique de Gilliam, qui consiste à aller jusqu’au bout de son filon pour épuiser toutes ses idées sous toutes ses formes et aborder des sujets douloureux de manière étonnamment légère, aérienne et fluide. Ce cinéaste hautement respectable et précieux a toujours eu le goût des choses extrêmes qui foisonnent quitte à multiplier les séquences de manière aléatoire. Usuellement, ses films invitent à la perte de soi ; et quand ça fonctionne, ça donne un monument comme Brazil duquel on ne s’est jamais remis. Quand ça ne fonctionne pas, ça donne un objet filmique qui s’enfonce de plus en plus dangereusement dans son discours autiste. Le terriblement anodin Tideland en est l’archétype. Pour peu qu’on ait un respect immense pour l’homme et l’artiste, ce constat touche comme un crève-coeur. On sort de la salle très perplexe en se disant qu’il vaudrait mieux revoir sur un sujet quasi-similaire l’étonnant Paperhouse, de Bernard Rose.

