[CRITIQUE] THE VISITOR de Thomas McCarthy

Dans The Station Agent, Thomas McCarthy s’attachait déjà à des marginaux en réunissant trois personnages solitaires qui a priori n’avaient rien à faire ensemble et qui, peut-être même sans s’en rendre compte, trouvaient dans une forme inédite d’amitié un soulagement à leurs détresses. Loin des préjugés et du regard des autres. L’essentiel n’était jamais dit, mais le spectateur devinait tout ce qui se passait dans les silences. C’était ce qui frappait le plus dans ce film: une vraie humanité (allant de pair avec une vraie humilité) pour saisir la nature de ses personnages et laisser la possibilité de tout comprendre sans avoir à expliquer. Dans The Visitor, second long métrage, le cinéaste développe une écriture à la fois subtile et directe qui traduit ce qui est compliqué avec des mots simples.

Professeur d’économie dans une université du Connecticut, Walter Vale, la soixantaine, a perdu son goût pour l’enseignement et mène désormais une vie routinière. Il tente de combler le vide de son existence en apprenant le piano, mais sans grand succès. Lorsque l’Université l’envoie à Manhattan pour assister à une conférence, Walter constate qu’un jeune couple s’est installé dans l’appartement qu’il possède là-bas : victimes d’une escroquerie immobilière, Tarek, d’origine syrienne, et sa petite amie sénégalaise Zainab n’ont nulle part ailleurs où aller. D’abord un rien réticent, Walter accepte de laisser les deux jeunes gens habiter avec lui. Mais lorsque Tarek, immigré clandestin, est arrêté par la police dans le métro, puis menacé d’expulsion, Walter n’a d’autre choix que de tout mettre en oeuvre pour lui venir en aide…

Avec ses thèmes sociétaux et ses trémolos mélos (le deuil impossible, la renaissance de l’amour), The Visitor laisse craindre le pire dans le registre du précipité démago-consensuel. Surprise: il n’en est rien. Le film réussit une sorte de mini-exploit : parler de « grands thèmes » en échappant à tous les pièges attendus. Pourvu d’une capacité à tirer le meilleur de ses acteurs, Thomas McCarthy fait affleurer l’essentiel en ôtant tout le vernis superflu. Dans le milieu du cinéma indépendant US où certains cinéastes se contentent de recycler des formules calibrées (voir l’escroquerie artistique de Sunshine Cleaning, également en compétition à Deauville qui reprenait les éléments clefs de Little Miss Sunshine jusque dans le titre pour exploiter une recette efficace et gagnante), son talent n’a rien de surfait: à défaut d’être un immense réalisateur (la forme ne l’intéresse pas), ce cinéaste sculpte des âmes esseulées (qui ont besoin des autres pour survivre) et construit des récits humanistes qui ne reposent jamais sur des ficelles de petits malins. Chaque dialogue a son importance et chaque séquence semble mue par une forme d’urgence qui force les personnages à avancer.

Sans faire la morale au spectateur, ni même chercher à faire « évoluer les mentalités », Thomas McCarthy invite juste à partager son point de vue – pour ne pas dire son désarroi – sur ce qui se passe aujourd’hui à New York, mégalopole bétonnée, régie par la peur de l’autre et la paranoïa post-11 Septembre. Sa qualité, c’est de ne jamais prendre le spectateur en otage. Il n’y a pas chez lui ce calcul cynique pleurnichard qui passe si souvent pour de la facilité dans le cinéma de Paul Haggis (Collision). C’est au spectateur de tirer les conclusions sur ce qu’il voit mais les réponses ne se trouvent pas nécessairement au cinéma. La scène où naît l’interaction entre les personnages résume presque ironiquement le titre du film: « The visitor », c’est celui qui n’est pas chez lui. Au départ, c’est Walter, un vieux prof usé, incarné par Richard Jenckins, acteur trop rare que certains identifient depuis la série Six Feet Under. Ensuite, c’est un couple d’immigrants syrien et sénégalais clandestins : Tarek, un joueur de djembé et Zainab, une vendeuse de bijoux. Rapidement, ils sont réunis par la même impuissance face à un système qui les dépasse, même s’ils appartiennent à des milieux sociaux différents. A ce niveau, The Visitor possède une conscience politique et sociale où le constat reste sans appel (personne n’est épargné).

Heureusement pas chargé en effets lacrymogènes, le film offre par ailleurs une passionnante réflexion sur le langage. Au-delà des mots, la musique devient un moyen de communication pour rassembler des gens qui n’ont rien en commun (ici, un intellectuel et un manuel) en même temps qu’elle appelle à la fraternité. Dans la première scène, Walter témoigne l’envie de jouer du piano pour perpétuer la mémoire de sa femme défunte. Plus tard, le même personnage découvre une autre forme d’expression musicale qu’il ne connaissait pas mais qui va modifier le rythme de sa vie. La scène du parloir dans la prison montre que la communication se fait autant par la musique (taper en rythme comme sur du djembé) que par le regard (la lecture d’une lettre à travers une vitre). Toute la seconde partie où intervient la mère de Tarek (Hiam Abbass, actrice cosmopolite, bouleversante par sa présence fragile et inquiète) traduit la nécessité vitale de Walter de s’ouvrir aux autres. Ce que McCarthy fait de cette nouvelle « rencontre improbable » (ce qui le passionne, au cinéma comme dans le quotidien) entre cette mère sacrificielle, en total dénuement pour son fils, et cet homme en quête d’une nouvelle peau, qui se libère de la pression sociale, est particulièrement touchant. Sans doute parce qu’il laisse toujours l’émotion sourdre avec une totale discrétion. C’est toujours simple sans être simpliste. C’est surtout évident. Comme la scène finale, qui résume à elle seule l’évolution de Walter pendant tout le film et s’adresse au spectateur sans avoir recours au discours: il suffit de faire plus de bruit que les autres pour mieux se faire entendre.

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