Edward Yang fut révélé tardivement au public occidental grâce à Yi Yi (1999), une chronique polyphonique exceptionnelle de densité et de justesse. La sortie posthume de The Terrorizers est une bonne nouvelle : elle réhabilite l’un des auteurs les plus importants de la Nouvelle Vague Taïwanaise des années 80 et révèle à quel point il était déjà obsédé par les vicissitudes de la vie. En surface, Edward Yang applique les figures imposées du thriller pour mieux les court-circuiter et caractériser des personnages avec une touche personnelle et sensible (l’humain passe avant l’action). Le genre n’est qu’un prétexte pour communiquer sa vision du monde et traiter de sujets complexes de façon simple avec un refus de dramatiser les situations à outrance. Incidemment, ce visionnage tardif ramène à une époque où l’art était un refuge pour les âmes solitaires (ici, l’écriture et la photographie) et où les moyens de communication aliénants (Internet, portable) n’existaient pas encore. The Terrorizers a beau dater d’il y a plus de vingt ans, le film n’en demeure pas moins extrêmement contemporain : il en émane un mystère, une qualité hypnotique et une mélancolie propres à la froideur des métropoles.
Le récit déploie plusieurs micro-intrigues pour les faire converger vers un événement tragique dont on ne sait s’il a réellement eu lieu. De manière générale, les personnages ont le cœur en béton et les couples naguère amoureux ne fonctionnent plus, ruminent des frustrations, courent après des rêves et des souvenirs pour fuir l’angoisse du présent. A l’aune de ses autres films, Yang affirme la nécessité d’envisager l’art comme une alternative à la noirceur du réel (la femme écrivain peut être vue comme le double du cinéaste). Il n’est évidemment pas interdit de penser au cinéma d’Antonioni : la thématique est identique (problème de communication, rapport homme/femme, solitude urbaine) et le photographe rappelle celui de Blow-Up. Autrement, Yang a pensé à la signification de chaque image tout en laissant de plus en plus de place à l’indécision et au trouble. Il a su projeter une force surprenante qui s’exprime à travers un esthétisme très déterminé (composition picturale des plans, jeu sur les couleurs). Mais ce qui étonne n’est pas tant sa maîtrise de la rhétorique visuelle que sa capacité à manier avec la même aisance des formes d’expression très différentes.

