Dans Ghosts of the civil dead (1990), John Hillcoat adaptait déjà un scénario écrit par Nick Cave, qui profitait de l’expérience pour jouer un psychopathe. Plantée au milieu du désert australien, une prison de nouvelle génération, conçue comme une galerie marchande et peinte aux couleurs d’une halte-garderie, était coupée de tout approvisionnement sans explication. Cette plongée carcérale, qui avait nécessité trois années de recherches dans les pénitenciers des Etats-Unis et d’Australie, impressionnait autant par son réalisme cru que par sa poésie fantastique. 15 ans plus tard, Hillcoat raconte la même histoire dans The proposition, un western alliant le spleen, la barbarie et le lyrisme à la manière de Jeremiah Johnson (Sydney Pollack, 1971). Une réussite qui laisse promettre le meilleur pour le prochain film du cinéaste : La Route, l’adaptation cinématographique du roman de Cormac McCarthy.
Réalisé en 2005, The proposition débarque dans les salles françaises avec beaucoup de retard. Cette sortie même tardive ne constitue pas une mauvaise nouvelle tant le film gagne à être découvert au cinéma, sur grand écran. Sa force, c’est son étrangeté. Pour commencer, le cadre est suffisamment excentrique (l’outback australien de la fin du XIXème siècle) pour inviter au dépaysement. Ils sont peu nombreux à avoir su célébrer le charme de cette région dont la rudesse peut faire couler le sang et la beauté émouvoir jusqu’aux larmes. Ensuite, le scénario écrit par Nick Cave isole les archétypes du western traditionnel en remplaçant les indiens par des aborigènes et traduit à travers eux les inégalités de l’époque. En contrepoint à cette barbarie primitive, la nature a la valeur refuge et rédemptrice d’un sanctuaire en même temps qu’elle peut se révéler menaçante. Enfin, le réalisateur John Hillcoat organise des plans inspirés, comme une succession de tableaux élégiaques, avec un sens du cadre et un souffle épique hérités des maîtres de l’écran large. Comme dans le précédent Ghosts of the civil dead qui opposait l’homme et l’environnement, il emprunte quelques idées aux films fantastiques australiens réalisés par Peter Weir et scénarisés par Everett DeRoche dans les années 70.
Le résultat évoque Sam Peckinpah pour la dimension tragique et anti-héroïque des personnages mais aussi pour le climat de purgatoire, transformant ceux qui s’y perdent en âmes damnées. Attentif aux errances mentales et aux dérèglements du corps, Hillcoat distille une torpeur, une fixité indicible des choses qui solidifie sur place, empêche de voir clair et de décider en conséquence. La représentation de la violence, amplifiée par le caractère intrusif des sons et de la musique, fait évoluer le récit vers un climax très brutal qui peut être vu comme la métaphore d’une nature sauvage oppressée par la civilisation. Les acteurs, tous excellents, hissent cet exercice au degré supérieur, notamment Ray Winstone tout en robustesse, seul avec ses démons et méprisé par son entourage. A ses côtés, Emily Watson, qui joue sa femme, révèle des gouffres affectifs et communique avec peu d’effets la fragilité de leur relation. Face à eux, Guy Pearce bénéficie du rôle le plus complexe en passant de la versatilité à la détermination. Une seconde fois après L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, un neo-western rappelle que l’éblouissement et la mélancolie constituent une seule et même nature. Celui-ci marque les derniers bruissements d’un monde ancien qui a disparu et sous-entend que, même enseveli sous ses propres cendres, le western doit rester un genre brûlant.

