So chaos. Une jeune fille (Elle Fanning, belle endormie éblouie par les phares d’une voiture en pleine nuit) débarque à Los Angeles. Son rêve est de devenir mannequin. Son ascension fulgurante et sa pureté suscitent jalousies et convoitises. Certaines filles s’inclinent devant elle, d’autres sont prêtes à tout pour lui voler sa beauté.
NWR is the new YSL. Insulté (en italien, please) et hué lors de sa projection de presse au dernier Festival de Cannes où il était présenté en compétition, The Neon Demon est, encore une fois chez Nicolas Winding Refn, un film trompeur. Le réalisateur punk derrière sa posture dandy, définitivement rétif aux étiquettes, aux codes et au confort, prend son pied en déjouant absolument toutes les expectatives et les certitudes de savoir – le fameux «Étonnez-nous», ce dialogue de Cocteau si souvent cité par Kubrick. A bien des égards, The Neon Demon s’impose comme le prototype même de l’objet foudroyant et clivant, programmé pour être adoré ou détesté.
Ainsi, à Cannes, les critiques hooligans qui avaient prévu de le défoncer avant même de le découvrir s’en sont donnés à cœur joie – la première erreur a été d’assimiler ce film au précédent Only God Forgives qui, lui, s’exprimait en réaction au succès de Drive tel un double-négatif. Ce que la presse a oublié de dire sous couvert de curée médiatique, c’est que d’autres journalistes métamorphosés en mutants sous hypnose pendant ladite projection sont restés jusqu’au bout du (fabuleux) générique de fin. Ce que l’on oublie de dire, plus simplement, au sujet de The Neon Demon, c’est à quel point ce magnétique conte érotico-horrifique aux mouvements cosmiques s’avère d’une beauté à tomber. Une beauté immédiate, aveuglante, dangereuse, toxique qui propulse puis dévaste, qui éblouit puis ronge de l’intérieur. Une beauté dont la Comtesse Bathory aurait dévoré le cœur à pleines dents. Et comme nous le sous-tend notre ami Dandy Nicolas Winding Refn le temps d’une séquence mémorable, il faut avoir perdu ses yeux pour ne pas s’esbaudir devant pareille beauté.
Alors, la question se pose: sommes-nous habitués à tant de laideur que nous en sommes devenus incapables de reconnaître l’évidence? A savoir que les films puissants comme The Neon Demon, qui assument la pose jusqu’à atteindre l’icône, qui mixent Alejandro Jodorowsky, Russ Meyer et Kenneth Anger avec un morceau de Sia, qui tentent de capter une transcendance artistique, quelque chose comme un équilibre idéal entre l’image, le mouvement et le son, ne courent pas les rues. Et, surtout, qu’avec ce film-ci, NWR tourne une nouvelle page, ayant fait le tour de ses obsessions viriles avec Only God Forgives, revenant aux États-Unis après deux expériences contradictoires – l’une douloureuse de Fear X; l’autre, heureuse, avec Drive et s’attachant pour la première fois à une héroïne, sensible à tous les élans et à toutes les zones d’ombre autour d’elle. Ce que raconte The Neon Demon, c’est une désillusion, un rêve qui s’éteint. Et quand le rêve s’éteint, il devient cauchemar.
Comme il s’agit d’un cinéma ultra-référentiel absorbé par les images qu’il dévore et régurgite pour traduire la vacuité d’une époque, d’un milieu, d’une consommation, certains chercheront à tout prix les références qu’une telle expérience appelle – David Lynch dans un premier temps, celui de Mulholland Drive et de INLAND EMPIRE aimant tant rappeler qu’à Los Angeles, les stars font les rêves et les rêves font les stars. Ou encore tous ces dream-like movie somnambuliques comme Dementia (John Parker, 1955) et Messiah of Evil (Gloria Katz et Willard Hyuck, 1973) afin de raconter, en effet, l’errance d’une étoile dans un purgatoire de sens [rappelons que le scintillement d’une étoile dans le ciel ne signifie pas qu’elle vit, ce peut également être la lumière qu’elle fait avant de mourir].
Mais The Neon Demon, hanté par des créatures mutantes aux contours humains telles des louves fardées d’apparats glamour, parcouru par une bande-son reflétant tous les états émotionnels, de l’angoisse à l’extase, ne ressemble qu’à lui-même. Filant jusqu’au bout de sa radicalité, de sa logique paranoïaque, de sa monstruosité aussi – bravo d’ailleurs à Jena Malone, que nous avions découvert en petite amie de Donnie Darko, de ne pas se démonter devant deux trois scènes hardcore. Point d’épigone ou de maelstrom, juste des images taillées dans cette matière dont sont faits les rêves les plus atroces et les cauchemars les plus beaux. Un film-oxymore d’une réelle qualité de fascination confectionné par un génie de la haute-couture chaos pour qui le bon goût est l’ennemi de la créativité. La beauté et l’horreur, l’érotisme et la froideur, l’éclat et la noirceur cohabitent dans la même zone intranquille, dans le même cimetière des rêves que Boulevard du crépuscule (Billy Wilder, 1950). Dans ces conditions, effectivement, on peut comprendre nos amis hooligans: ce cinéma exorbitant qui, littéralement, met des seringues dans les yeux est tellement beau, tellement bon qu’il doit être mauvais pour la santé.

